Kant : Tout artiste est-il un génie ?

Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l’art. Puisque le talent, comme faculté innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait s’exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne les règles à l’art. (…)

Tout art en effet suppose des règles sur le fondement desquelles un produit est tout d’abord représenté comme possible, si on doit l’appeler un produit artistique. Le concept des beaux-arts ne permet pas que le jugement sur la beauté de son produit soit dérivé d’une règle quelconque, qui possède comme principe de détermination un concept, et par conséquent il ne permet pas que l’on pose au fondement un concept de la manière dont le produit est possible. Aussi bien les beaux-arts ne peuvent pas eux-mêmes concevoir la règle d’après laquelle ils doivent réaliser leur produit. Or, puisque sans une règle qui le précède le produit ne peut jamais être dit un produit de l’art, il faut que la nature donne la règle à l’art dans le sujet ; en d’autres termes, les beaux-arts ne sont possibles que comme produits du génie.

On voit par là que le génie :

1° est un talent, qui consiste à produire, dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s’agit pas d’une aptitude à ce qui peut être appris d’après une règle quelconque ; il s’ensuit que l’originalité doit être sa première propriété ;

2° que l’absurde aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des modèles, c’est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été eux-mêmes engendrés par l’imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle de jugement ;

3° qu’il ne peut décrire lui-même ou exposer scientifiquement comment il réalise ce produit, et qu’au contraire c’est en tant que nature qu’il donne la règle ; c’est pourquoi le créateur d’un produit qu’il doit au génie, ne sait pas lui-même comment se trouvent en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de telles idées, ni de les communiquer aux autres dans des préceptes, qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables ;

4° que la nature à travers le génie ne prescrit pas de règle à la science, mais à l’art ; et que cela n’est le cas que s’il s’agit des beaux-arts”.

KANT, Critique de la faculté de juger (1790), § 46

Questions :

  • Pour être génial, l’artiste doit-il imiter les règles fixées par les autres artistes ?
  • Selon Kant, le premier artiste qui initie un courant artistique est-il un artiste comme les autres ? Pourquoi ?
  • Le génie peut-il expliquer aux autres comment il s’y prend pour créer ? Pourquoi ?

Freud : l’artiste exprime-t-il ses pulsions personnelles ?

Dans son grand ouvrage sur Le Thème de l’inceste , [Otto Rank, disciple de Freud] put montrer combien souvent les poètes choisissent justement pour thème la situation oedipienne, et suivre à travers la littérature universelle les transformations, variations et atténuations de ce même thème.

On était ainsi conduit à analyser la production littéraire et artistique en général. On reconnut que le royaume de l’imagination était une “réserve”, organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction instinctive à laquelle il fallait renoncer dans la vie réelle. L’artiste, comme le névropathe, s’était retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l’inverse du névropathe il s’entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les oeuvres d’art, étaient les satisfactions imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve, elles pouvaient compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes inconscientes aspirations du désir. De plus elles se servaient, comme “prime de séduction”, du plaisir attaché à la perception de la beauté de la forme. Ce que la psychanalyse pouvait faire, c’était – d’après les rapports réciproques des impressions vitales, des vicissitudes fortuites et des oeuvres de l’artiste – reconstruire sa constitution et les aspirations instinctives en lui agissantes, c’est-à-dire ce qu’il présentait d’éternellement humain.

FREUD, Ma vie et la Psychanalyse (1925), pp. 80-81

Questions :

  • En quoi l’artiste ressemble-t-il d’abord au névrosé ? Comment finit-il par s’en différencier ?
  • Comparez le rêve et l’oeuvre d’art : quels points communs ? quelles différences ?
  • Comment la psychanalyse explique-t-elle que le public puisse prendre plaisir aux oeuvres d’art ?

Alain : La technique suffit-elle pour être artiste ?

Il reste à dire en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie. Et encore est-il vrai que l’oeuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une oeuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’oeuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son oeuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. (…) Ainsi la règle du Beau n’apparaît que dans l’oeuvre et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre oeuvre.

ALAIN, Système des Beaux-Arts (1920), I, VII, pp. 239-240

Questions :

  • Alain formule 2 critères définissant l’œuvre artisanale (lignes 1-2 et 7-8) : reformulez-les et justifiez à l’aide d’un exemple d’œuvre artisanale.

  • Expliquez la phrase (lignes 11-12) : « [l’artiste] est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. »

  • L’œuvre d’Andy WARHOL intitulée Mona Lisa (1963) a été réalisée en reproduisant en série la Joconde de Léonard de VINCI, en variant les couleurs, les contrastes, les techniques de reproduction, les détails reproduits, le sens d’exposition, etc. Selon vous, cette œuvre de Warhol est-elle plutôt une œuvre artisanale ou une œuvre d’art ? Justifiez votre réponse à l’aide du texte.

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Platon : L’artiste contrôle-t-il son inspiration ?

Poussin, L’inspiration du poète (1630)

Tous les poètes, auteurs de vers épiques – je parle des bons poètes- ne sont pas tels par l’effet d’un art, mais c’est inspirés par le dieu et possédés par lui qu’ils profèrent tous ces beaux poèmes. La même chose se produit aussi chez les poètes lyriques, chez ceux qui sont bons. Comme les Corybantes qui se mettent à danser dès qu’ils ne sont plus en possession de leur raison, ainsi font les poètes lyriques: C’est quand ils n’ont plus leur raison qu’ils se mettent à composer ces beaux poèmes lyriques. Davantage, dès qu’ils ont mis le pied dans l’harmonie et dans le rythme, aussitôt ils sont pris de transports bacchiques et se trouvent possédés. Tout comme les Bacchantes qui vont puiser aux fleuves du miel et du lait quand elles sont possédées du dieu, mais non plus quand elles ont recouvré leur raison. C’est bien ce que fait aussi l’âme des poètes lyriques, comme ils le disent eux-mêmes. Car les poètes nous disent à nous – tout le monde sait cela -, que, puisant à des sources de miel alors qu’ils butinent sur certains jardins et vallons des Muses, ils nous en rapportent leurs poèmes lyriques et, comme les abeilles, voilà que eux aussi se mettent à voltiger. Là, ils disent la vérité. Car c’est chose légère que le poète, ailée, sacrée ; il n’est pas en état de composer avant de se sentir inspiré par le dieu d’avoir perdu la raison et d’être dépossédé de l’intelligence qui est en lui. Mais aussi longtemps qu’il garde cette possession-là, il n’y a pas un homme qui soit capable de composer une poésie ou de chanter des oracles.
Or comme ce n’est pas grâce à un art que les poètes composent et énoncent tant de beautés sur les sujets dont ils traitent – non plus que toi quand tu parles d’Homère – mais que c’est par une faveur divine, chaque poète ne peut faire une belle composition que dans la voie où la Muse l’a poussé : tel poète, dans les dithyrambes tel autre dans les éloges, celui-ci dans les chants de danse, celui-là dans les vers épiques, un dernier, dans les iambes. Autrement, quand ces poètes s’essaient à composer dans les autres genres poétiques, voilà que chacun d’eux redevient un poète médiocre. Car ce n’est pas grâce à un art que les poètes profèrent leurs poèmes, mais grâce à une puissance divine. En effet, si c’était grâce à un art qu’ils savaient bien parler dans un certain style ; ils sauraient bien parler dans tous les autres styles aussi.
Mais la raison pour laquelle le dieu, ayant ravi leur raison, les emploie comme des serviteurs pour faire d’eux des chanteurs d’oracles et des devins inspirés des dieux, est la suivante: c’est pour que nous, qui les écoutons, nous sachions que ce ne sont pas les poètes, qui n’ont plus leur raison, qui disent ces choses d’une si grande valeur, mais que c’est le dieu lui-même qui parle et qui par l’intermédiaire de ces hommes nous fait entendre sa voix.

PLATON, Ion

Questions :

  • Selon Platon, que se passe-t-il réellement quand l’artiste est “inspiré” ?
  • Quel argument Platon tire-t-il de la diversité des arts ?
  • Selon Platon, l’artiste est-il un homme supérieur aux autres ? Justifiez.

Platon : le véritable artiste doit-il se contrôler ?

SOCRATE – La troisième forme de possession et de folie est celle qui vient des Muses. Lorsqu’elle saisit une âme tendre et vierge, qu’elle l’éveille et qu’elle la plonge dans une transe bachique qui s’exprime sous forme d’odes et de poésies de toutes sortes, elle fait l’éducation de la postérité en glorifiant par milliers les exploits des anciens. Mais l’homme qui, sans avoir été saisi par cette folie dispensée par les Muses, arrive aux portes de la poésie avec la conviction que, en fin de compte, l’art suffira à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué ; de même, devant la poésie de ceux qui sont fous, s’efface la poésie de ceux qui sont dans leur bon sens.
Tu vois tous les beaux effets — et ce ne sont point les seuls — que je suis en mesure de mettre au compte d’une folie dispensée par les dieux.

PLATON, Phèdre, 245ab

Questions :

  • Selon Platon, qu’est-ce qui différencie le véritable poète du poète manqué ?
  • Le poète doit-il se contrôler, selon Platon ?

Bergson : Le langage nous aide-t-il à percevoir le réel ?

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La trahison des images, de René Magritte (1929)

Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Continuer la lecture

Rêve causé une abeille (Dali) : une interprétation sonore (TL, 2016)

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En novembre 2016, les élèves de Terminale L du lycée René Cassin ont travaillé sur l’interprétation du tableau de Dali intitulé Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grenade (1944).

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Estelle, Flora, Lola et Caroline ont enregistré quelques-unes des interprétations élaborées en commun.

Bergson : Pouvons-nous connaître la nature telle qu’elle est ?

Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l’espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n’est perçu par nous distinctement.

Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l’artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique. Dans la vision qu’ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l’homme sont effacées, les ressemblances utiles à l’homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses.

BERGSON, Le Rire (1900), III, I, §16

Questions :

  • Selon Bergson, avons-nous une connaissance immédiate ou médiate de la nature ? Pourquoi ?
  • Au nom de quoi notre perception a-t-elle tendance à simplifier la nature ?
  • Entre la connaissance scientifique et la perception artistique du monde, laquelle est préférable ? Justifiez.

Diderot : Le comédien doit-il croire à son illusion ?

Le Premier : [Quelles] sont les qualités premières d’un grand comédien ? Moi, je lui veux beaucoup de jugement ; il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille ; j’en exige, par conséquent de la pénétration et nulle sensibilité, l’art de tout imiter ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à jouer toute sorte de caractères et de rôles.

Le Second : Nulle sensibilité !

Le Premier : Nulle. (…) Si le comédien était sensible, de bonne foi lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès ? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marbre à la troisième. (…)
Tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment que vous vous y trompez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt ni plus tard. Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d’avance, grimace pathétique, singerie sublime dont l’acteur garde le souvenir longtemps après l’avoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il l’exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps.
Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. L’acteur est las, et vous triste ; c’est qu’il s’est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S’il en était autrement, la condition de comédien serait la plus malheureuse des conditions ; mais il n’est pas le personnage, il le joue et le joue si bien que vous le prenez pour tel : l’illusion n’est que pour vous ; il sait bien, lui, qu’il ne l’est pas.

DIDEROT, Paradoxe sur le comédien (1773)