
La vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion, dont la tête surgie des régions célestes menaçait les mortels de son regard hideux, quand pour la première fois un homme, un Grec [Épicure], osa la regarder en face, l’affronter enfin. Le prestige des dieux ni la foudre ne l’arrêtèrent, non plus que le ciel de son grondement menaçant, mais son ardeur fut stimulée au point qu’il désira forcer le premier les verrous de la nature. Donc, la vigueur de son esprit triompha, et dehors s’élança, bien loin des remparts enflammés du monde. Il parcourut par la pensée l’univers infini. Vainqueur, il revient nous dire ce qui peut naître ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose un pouvoir limité, une borne immuable. Ainsi, la religion est soumise à son tour, piétinée, victoire qui nous élève au ciel.
Mais ici j’éprouve une crainte : tu crois peut-être apprendre les éléments d’une doctrine impie, entrer dans la voie du crime quand au contraire la religion souvent enfanta crimes et sacrilèges. Ainsi, en Aulide, l’autel de la vierge Trivia du sang d’Iphigénie fut horriblement souillé par l’élite des Grecs, la fleur des guerriers. Dès que sa coiffure virginale fut ceinte du bandeau dont les larges tresses encadrèrent ses joues, elle aperçut devant l’autel son père affligé, les prêtres auprès de lui dissimulant leur couteau, et le peuple qui répandait des larmes à sa vue. Muette de terreur, ses genoux ploient, elle tombe. Malheureuse, que lui servait, en tel moment, d’avoir la première donné au roi le nom de père ? Saisie à mains d’hommes, elle fut portée tremblante à l’autel, non pour accomplir les rites solennels et s’en retourner au chant clair de l’hyménée, mais vierge sacrée, ô sacrilège, à l’heure des noces tomber, triste victime immolée par son père, pour un départ heureux et béni de la flotte. Combien la religion suscita de malheurs !
Toi-même, un jour ou l’autre, tu voudras nous quitter, vaincu par les paroles terribles des devins. Car ils peuvent forger pour toi de nombreux rêves, capables de bouleverser les normes de ta vie et de troubler toujours ton bonheur par la crainte ! Et c’est justice : s’ils voyaient un terme à leurs maux, les hommes parviendraient, d’une manière ou d’une autre, à braver les croyances et les menaces des devins. Mais quand la mort fait craindre des peines éternelles, il n’est aucun moyen, aucun pouvoir de résistance. (…) Ces terreurs, ces ténèbres de l’âme, il faut les dissiper. Le soleil ni l’éclat du jour ne les transperceront, mais la vue et l’explication de la nature. Son principe le voici ; il nous servira d’exorde : rien ne naît de rien, par miracle divin. Si la peur accable ainsi tous les mortels, c’est qu’ils observent sur la terre et dans le ciel mille phénomènes dont les causes leur sont cachées et qu’ils attribuent à la volonté divine.(…)
LUCRÈCE, De la nature (Ier siècle), livre I,vers 62-111 ; 146-154
.
Ne faut-il pas admettre la nature corporelle de l’âme et de l’esprit ? Et puis, tu le vois bien : l’esprit avec le corps pâtit, à l’intérieur du corps il partage nos sensations. Que s’abatte la force horrible d’une arme, brisant os et tendons, même sans atteinte à la vie, s’ensuit une langueur, une douce attirance de la terre, puis un trouble submerge l’esprit, et parfois naît un vague désir de ressurgir. Il faut donc que l’esprit soit de nature corporelle puisqu’il souffre des coups et blessures du corps. (…)
Il est clair encore que, si le corps éprouve d’affreuses maladies, de cruelles souffrances, l’esprit connaît le chagrin amer, le deuil et la crainte. Il convient donc aussi qu’il partage la mort. Et puis, le corps étant malade, souvent l’esprit s’égare : il bat la campagne, déraisonne et délire ; une lourde léthargie plonge parfois les hommes, yeux clos, tête tombante, en un sommeil sans fin d’où ils ne peuvent entendre ou reconnaître alentour ceux qui tentent de les rappeler à la vie, le visage et les joues tout ruisselants de larmes. Admettons donc que l’âme aussi se désagrège puisque la contagion de la maladie peut pénétrer en elle : oui, souffrance et maladie sont ouvrières de mort, comme tant de trépas nous l’ont déjà montré. (…)
La mort n’est rien pour nous et ne nous touche en rien puisque l’esprit révèle sa nature mortelle. (…) Oui, s’il doit y avoir maux ou douleurs futurs, il faut pour en souffrir que l’homme existe encore. Puisque la mort exclut ce fait, abolissant l’être en qui les tracas pourraient se concentrer, assurément la mort n’a rien pour nous de redoutable. Qui n’existe plus ne peut être malheureux et il n’importe en rien que l’on soit né un jour, quand la mort immortelle a pris la vie mortelle.Tous les supplices qu’en l’abîme infernal place la tradition, dans notre vie résident. Point de malheureux, un roc en suspens sur sa tête, Tantale dit la légende, glacé d’un vain effroi. Ce sont plutôt les peurs des mortels en leur vie : vaine crainte des dieux et du sort qui les guette. (…) Sisyphe existe aussi dans la vie, sous nos yeux : à demander au peuple faisceaux, haches cruelles, il s’acharne et toujours s’en revient morne et vaincu. Oui, demander un vain pouvoir qui n’est jamais donné et supporter pour lui dure et constante fatigue, c’est pousser à grand-peine en haut d’une montagne un rocher qui pourtant du sommet toujours roule et regagne aussitôt l’étendue de la plaine.
LUCRÈCE, De la nature (Ier siècle), livre III : vers 459-473 ; 830-842 ; 978-1002
Le monde ne fut pas créé divinement pour nous, si grand est son défaut. De l’espace que l’immense élan du ciel englobe, les montagnes, les forêts pleines de fauves occupent une part dévorante, les rocs, les marais désolés, la mer qui largement sépare les rives terrestres. Près des deux tiers sont en outre soustraits aux mortels par la chaleur torride et les gelées constantes. Ce qui reste de champs, la nature le couvrirait de broussailles si l’homme à sa force ne résistait et pour vivre ne gémissait sur la lourde charrue à labourer la terre, à peser toujours sur le soc. (…) Et l’engeance redoutable des animaux féroces ennemie du genre humain sur la terre et les mers, pourquoi la nature la nourrit-elle, pourquoi les saisons portent les maladies, pourquoi rôde la mort précoce ? (…)
D’où vient, encore implantée chez les mortels, la terreur qui fait ériger des temples sur toute la terre et contraint à les fréquenter aux jours de fête ? il n’est pas si difficile d’en donner la raison.
Alors déjà, les mortels voyaient en effet des dieux les figures merveilleuses quand leur esprit veillait, et plus encore en rêve les corps à la taille étonnante ! Ils leur attribuaient la sensibilité parce qu’ils les voyaient se mouvoir, lancer des paroles hautaines en accord avec leur beauté, leur grande force. Ils leur prêtaient l’immortalité parce que leur visage se présentait toujours et que sa forme demeurait, mais aussi parce qu’ils étaient si vigoureux qu’aucune force, pensaient-ils, ne pouvait les vaincre.
Ils pensaient aussi que leur sort était bien plus heureux parce que la peur de la mort point ne les tourmentait et qu’ils les voyaient en songe accomplir mille et une prouesses merveilleuses sans éprouver fatigue aucune. Et puis ils admiraient le système ordonné du ciel et le cycle des diverses saisons de l’année, dont ils ne pouvaient connaître les causes.
Le recours était donc de tout confier aux dieux et de tout soumettre au signe de leur tête. Dans le ciel ils placèrent demeures et séjours divins parce que dans le ciel on voit rouler la nuit et la lune, la lune, le jour et les ténèbres, les astres sévères de la nuit, les flambeaux nocturnes du ciel, les flammes volantes, les nues, le soleil, les pluies, neige, vent, éclairs et grêle, les grondements soudains et les grands murmures de menace.O race infortunée des hommes, dès lors qu’elle prêta de tels pouvoirs aux dieux et les dota d’un vif courroux ! Que de gémissements avez-vous enfantés pour vous-mêmes, que de plaies pour nous, de larmes pour nos descendants ! La piété, ce n’est pas se montrer souvent voilé et, tourné vers une pierre, s’approcher de tous les autels, ni se prosterner à terre, tendre ses mains ouvertes devant les temples des dieux, inonder leurs autels du sang des quadrupèdes, aux vœux enchaîner les vœux ; la piété, c’est tout regarder l’esprit tranquille.
LUCRÈCE, De la nature (Ier siècle), livre V : vers 195-227 ; 1165-1221