Eribon : Les individus ont-ils un point de vue complet sur leur existence ?

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À cette époque, mon père était ouvrier – au plus bas de l’échelle ouvrière – depuis longtemps déjà. Il n’avait pas encore 14 ans (puisque l’école s’arrêtait fin juin, il commença à travailler aussitôt, et il n’eut 14 ans que trois mois plus tard) quand il était entré dans ce qui allait constituer le décor de sa vie et le seul horizon qui puisse s’offrir à lui. L’usine l’attendait. Elle était là pour lui ; il était là pour elle. Comme elle attendrait ses frères et ses sœurs, qui l’y suivraient. Comme elle attendait et attend toujours ceux qui naissaient et naissent dans des familles socialement identiques à la sienne. Le déterminisme social exerça son emprise sur lui dès sa naissance. Il n’échappa pas à ce à quoi il était promis par toutes les lois, tous les mécanismes de ce que l’on ne peut appeler autrement que la “reproduction”. Continuer la lecture

Nagel : Peut-on avoir un point de vue objectif ?

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L’objectivité est une méthode de compréhension. Ce sont les croyances et les attitudes qui sont objectives au sens premier. Et c’est uniquement par dérivation que nous appelons objectives les vérités que l’on peut atteindre par cette méthode. Afin d’acquérir une compréhension plus objective de certains aspects de la vie ou du monde, nous nous écartons de notre vision du monde initiale et formons une nouvelle conception qui a pour objets cette vision et sa relation avec le monde. En d’autres termes, nous nous plaçons dans le monde qui doit être compris. Nous en venons alors  à considérer l’ancienne conception comme une apparence, plus subjective que la nouvelle, et qu’il est possible de modifier ou de corriger en se référant à cette dernière. Le processus peut être répété, produisant une conception encore plus objective. (…) Continuer la lecture

Favret-Saada : Faut-il se laisser affecter pour mieux connaître ?

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[Jeanne Favret-Saada, ethnologue française, raconte comment elle a enquêté sur la sorcellerie paysanne dans le bocage mayennais.]

Quand je suis partie dans le Bocage, en 1969, il existait une abondante littérature ethnographique sur la sorcellerie (…). Les folkloristes européens n’avaient aucune connaissance directe de la sorcellerie rurale : suivant les prescriptions de Van Gennep*, ils pratiquaient des enquêtes régionales, rencontrant les élites locales – les moins bien placées pour en savoir quelque chose – ou leur adressant des questionnaires, interrogeant aussi quelques paysans pour savoir  si “l’on y croyait encore”. Les réponses reçues étaient aussi uniformes que les questions: “Ici, non, mais dans le village voisin, ce sont des arriérés…” Suivaient quelques anecdotes sceptiques ridiculisant les croyants. Pour aller vite, disons que les ethnologues français, dès lors qu’il s’agissait de sorcellerie, se dispensaient aussi bien d’observer que de participer (…) Continuer la lecture

Popper : Les théories scientifiques sont-elles objectives ?

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Le thème de cette conférence sera ce que j’ai l’habitude d’appeler, faute d’un meilleur nom, « le troisième monde ». Pour expliquer cette expression, je ferai observer que, sans prendre trop au sérieux les mots «monde» ou «univers», nous sommes en droit de distinguer les trois mondes ou univers suivants : premièrement, le monde des objets physiques ou des états physiques ; deuxièmement, le monde des états de conscience, ou des états mentaux, ou peut-être des dispositions comportementales à l’action ; et troisièmement, le monde des contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des oeuvres d’art. (…) Continuer la lecture

Martin : La science peut-elle échapper à toute influence culturelle ?

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En tant qu’anthropologue, je suis intriguée par la possibilité que la culture façonne la manière dont les chercheurs en biologie décrivent leurs découvertes sur la nature. Si c’était le cas, au lycée, en cours de biologie, nous recevrions bien plus qu’un enseignement sur la nature, mais aussi sur les croyances et pratiques culturelles, comme si elles étaient inscrites dans la nature. Au cours de mes recherches, j’ai réalisé que l’image de l’ovule et du spermatozoïde, celle que l’on retrouve aussi bien dans la culture populaire que dans les théories scientifiques sur la reproduction biologique, repose sur des stéréotypes qui sont au centre de nos définitions culturelles du masculin et du féminin. Ces stéréotypes impliquent non seulement que les processus biologiques féminins ont moins de valeur que leurs équivalents masculins, mais aussi que les femmes ont moins de valeur que les hommes. Mon but en écrivant cet article est notamment de mettre en lumière les stéréotypes de genre qui se cachent dans le vocabulaire scientifique de la biologie. Ainsi exposés en pleine lumière, j’espère qu’ils perdront une grande partie de leur pouvoir de nuisance. Continuer la lecture

Lahire : Le scientifique doit-il comprendre ou juger ?

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Au fond, la perspective propre aux sciences sociales pourrait être condensée                dans la devise que prête le romancier Georges Simenon au commissaire Maigret. Cette devise, qui est aussi celle du romancier qui se fait interprète des histoires individuelles et de leurs crises, est la suivante : « Comprendre et ne pas juger. »  Continuer la lecture