La culture

Nietzsche : La conscience se forme-t-elle dans la solitude ?

La conscience n’est qu’un réseau de communications entre les hommes ; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer : l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent — du moins en partie — à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une “conscience”, qu’il “sût” lui-même ce qui lui manquait, qu’il “sût” ce qu’il sentait, qu’il “sût” ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme pense constamment, mais il l’ignore. La pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense : car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c’est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience.

Nietzsche, Le Gai savoir §354

Questions :

  • Pourquoi selon Nietzsche, l’homme solitaire aurait-il pu se passer de conscience ?
  • Pourquoi la conscience est-elle une condition nécessaire de toute communication entre les hommes ?
  • Selon ce texte, la conscience est-elle plutôt à l’intérieur ou à l’extérieur de moi ?

Parfit : Peut-on se téléporter en restant soi-même ?

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Supposez que vous entriez dans une cabine dans laquelle, quand vous appuyez sur un bouton, un scanner enregistre l’état de toutes les cellules de votre cerveau et de votre corps, en détruisant ces derniers par la même occasion. Cette information est ensuite transmise à la vitesse de la lumière à quelque autre planète, sur laquelle un duplicateur produit une copie organique parfaite de vous-même. Puisque le cerveau de votre Réplique est exactement similaire au vôtre, il aura l’impression de se souvenir d’avoir vécu votre vie jusqu’au moment où vous avez appuyé sur le bouton ; sa personnalité sera exactement comme la vôtre, et il sera sous chaque autre aspect en continuité psychologique avec vous.

Plusieurs auteurs prétendent que si vous choisissez d’être télétransportés, parce que vous pensez que c’est le mode de transport le plus rapide, vous faites une terrible erreur. Ce n’est pas un mode de transport, mais une façon de mourir. Vous pouvez vous consoler à la perspective qu’après votre mort, votre Réplique pourra finir le livre que vous êtes en train d’écrire, jouer le rôle de parent pour vos enfants, etc. Mais […] vous ne voulez pas seulement qu’il y ait une continuité psychologique entre vous et quelque personne future. Vous voulez être cette personne future. Selon la théorie du Faisceau, un tel fait additionnel n’existe pas. Vous voulez que la personne sur Mars soit vous en un sens particulièrement intime, mais aucune personne future ne sera jamais vous en ce sens. Il s’ensuit que du point de vue de vos croyances naturelles, même la survie ordinaire est presque aussi terrible que la télétransportation. La survie ordinaire est à peu près aussi terrible que le fait d’être détruit et d’avoir une Réplique.

Derek PARFIT, Les esprits divisés et la nature des personnes (1987)

Questions :

  • Qu’est-ce qui est transmis exactement entre le scanner et le duplicateur ?
  • Si l’on suppose que le Moi est une substance permanente, est-il conservé à l’autre bout du téléporteur ?
  • Si l’on suppose que le Moi est une construction psychologique, est-il conservé à l’autre bout du téléporteur ?
  • Que nous apprend cette expérience hypothétique sur la façon dont nous nous représentons le Moi ?

Hume : Peut-on percevoir le Moi ?

Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentons son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, par une évidence plus claire que celle de la démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. A aucun moment je ne puis me saisir, moi, sans saisir une perception, ni ne puis observer autre chose que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un profond sommeil, aussi longtemps, je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. (…)

[Les hommes] ne sont rien qu’un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes aux autres avec une inconcevable rapidité et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuels. L’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition ; elles passent, repassent, se perdent et se mêlent en une variété infinie de positions et de situations. Il n’y a à proprement parler en lui ni simplicité à un moment, ni identité dans des moments différents, quelque tendance naturelle que nous puissions avoir à imaginer cette simplicité et cette identité.

David HUME, Traité de la nature humaine (1739), I, IV, 6

Questions :

  • Reformulez la thèse que Hume veut discuter.
  • Qu’est-ce qui n’est jamais perceptible selon lui ? Pourquoi ?
  • Expliquez l’analogie qui conclut le texte.

Pascal : Qu’est-ce que le moi ?

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688. – Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non ; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

PASCAL, Pensées (1670), pensée 688

L’amnésique est-il encore lui-même ?

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Ce texte relate un cas d’amnésie. Jimmie G. est admis à quarante-neuf ans dans un institut psychiatrique de New York. Il a conservé des souvenirs très précis de son enfance dans le Connecticut, de son passage au lycée où il fut un élève brillant, et, en 1943, à l’âge de dix-sept ans, de son incorporation dans la Marine dans laquelle il servira comme radio-électronicien. Mais alors qu’il évoque tous ces souvenirs avec détail et attachement, une fracture brutale semble s’être faite dans sa mémoire à partir de son affectation dans la Marine.

– En quelle année sommes-nous, monsieur G. ? demandai-je en dissimulant ma perplexité sous un air désinvolte.
– Quarante-cinq, mon gars. Pourquoi ?
Il continua :
– Nous avons gagné la guerre. Roosevelt est mort. Truman est à la barre.
L’avenir nous appartient.
– Et vous, Jimmie, quel âge avez-vous donc ?
Chose curieuse, il hésita un moment comme s’il calculait.
– Voyons, je dois avoir dix-neuf ans, docteur. J’aurai vingt ans au prochain anniversaire.
Regardant l’homme aux cheveux gris qui se tenait en face de moi, j’eus une impulsion que je ne me suis jamais pardonnée – et qui eût été le summum de la cruauté si Jimmie avait eu la possibilité de s’en souvenir.
– Là, dis-je, et je lui tendis une glace. Regardez dans la glace et dites-moi ce que vous voyez. Est-ce bien quelqu’un de dix-neuf ans que vous voyez dans la glace ?
Il pâlit brusquement et agrippa les bords de la chaise.
– Mon Dieu, dit-il dans un souffle, Dieu, que se passe-t-il ? Que m’est-il arrivé ? C’est un cauchemar ? Je suis fou ? C’est une blague ?
Il était affolé, hors de lui.
– ça va, Jimmie, dis-je avec douceur. C’est une erreur. Aucune raison de s’inquiéter, hein ! » Je l’amenai vers la fenêtre. « N’est-ce pas une belle journée de printemps ? Regardez les enfants qui jouent au base-ball ! » Il reprit des couleurs et recommença à sourire ; je m’éloignai furtivement en emportant l’odieux miroir.

Deux minutes plus tard, je rentrai dans la pièce. Jimmie était toujours debout près de la fenêtre, regardant avec plaisir les enfants jouer au base-ball en contrebas. Il se retourna quand j’ouvris la porte et son visage prit une expression enjouée.
– Bonjour, docteur ! dit-il. Belle matinée ! Vous voulez vous entretenir avec moi ? Je m’assieds là ?
Son visage franc et ouvert n’exprimait pas le moindre signe de reconnaissance.
– Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés, monsieur G. ? demandai-je d’un air détaché.
– Non, je ne crois pas. Quelle barbe vous avez ! Je ne vous aurais pas oublié, docteur.
[…].
Les tests d’intelligence prouvèrent qu’il était remarquablement doué. Il était vif, observateur, très logique, et n’avait aucune difficulté à résoudre des problèmes ou des énigmes complexes – à condition que ces opérations puissent être accomplies rapidement. S’il fallait du temps, il oubliait ce qu’il était en train de faire. Il était bon et rapide au morpion, astucieux et agressif au jeu de dames – il n’eut aucun mal à me battre. En revanche, il perdit aux échecs, car le jeu était trop lent.
Pour en revenir à sa mémoire, j’étais en présence d’une extrême et exceptionnelle perte de mémoire immédiate – tout ce que l’on pouvait lui dire ou lui montrer avait toutes les chances d’être oublié en l’espace de quelques secondes. Ainsi, je posai ma montre, ma chaîne et mes lunettes sur le bureau, les cachai et lui demandai de s’en souvenir. Puis, après une minute de conversation, je lui demandai de me dire ce que j’avais mis sous la nappe. Il ne se souvint de rien – ou du moins de rien de ce que je lui avais demandé de retenir, je répétai le test, en lui demandant cette fois d’écrire les noms des trois objets ; de nouveau il oublia, et, quand je lui montrai le papier sur lequel il avait écrit, il fut étonné et me dit qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir écrit quelque chose, tout en reconnaissant qu’il s’agissait bien de son écriture ; finalement, il admit timidement qu’il avait dû écrire ces noms.

Il avait parfois de vagues réminiscences, pâles échos ou impressions familières. Ainsi, cinq minutes après avoir joué au morpion avec moi, il reconnaissait qu’ « un docteur » avait joué « quelque temps auparavant » à ce jeu avec lui – que le « quelque temps auparavant » fût de l’ordre de quelques minutes ou de plusieurs mois, il n’en avait pas la moindre idée. Après une pause, il me dit : « Ça aurait pu être vous ! » Lorsque je lui dis que c’était moi, il sembla amusé. cet amusement et cette légère indifférence étaient très caractéristiques, comme l’étaient les cogitations embrouillées auxquelles il devait se livrer du fait qu’il était si désorienté dans le temps. Quand je demandai à Jimmie à quelle époque de l’année nous étions, il chercha immédiatement un indice autour de lui – je pris soin de retirer le calendrier de mon bureau – et réussit à trouver approximativement la saison en regardant par la fenêtre. [. . . ]

– Dites-moi quelles sont les planètes, dis-je, et ce que vous savez sur elles.
Sans hésiter, sûr de lui, il me donna les noms des planètes, les dates de leurs découvertes, leur distance par rapport au Soleil, l’estimation de leur masse, leurs traits distinctifs et leur gravité.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je, en lui montrant une photo dans la revue que je tenais.
– C’est la Lune, répliqua-t-il.
– Non, ce n’est pas la Lune, répondis-je. C’est une image de la Terre prise de la Lune.
– Vous plaisantez, docteur ! Il aurait fallu apporter un appareil photo làhaut !
– Naturellement.
– Bon Dieu, vous plaisantez – comment serait-ce possible ?
A moins qu’il ne fût acteur consommé, un imposteur simulant la surprise, c’était la preuve ultime du fait qu’il vivait encore dans le passé. Ses mots, ses sentiments, l’innocence de son étonnement, l’effort qu’il faisait pour donner un sens à ce qu’il voyait, étaient ceux d’un jeune homme des années quarante confronté à l’avenir, à ce qui n’était pas encore arrivé et était à peine imaginable. […]

Je trouvai une autre photo dans la revue et l’avançai vers lui.
– C’est un porte-avions, dit-il. Un modèle vraiment ultramoderne. Je n’en ai jamais vu de pareil.
– Comment s’appelle-t-il ? demandai-je.
Il jeta un coup d’oeil au bas de la page, parut déconcerté et dit : « Le Nimitz ! »
– Et alors ?
– Tonnerre ! répliqua-t-il vivement. Je les connais tous par leurs noms, et je ne connais pas de Nimitz. Bien sûr, il y a un amiral Nimitz, mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils avaient donné ce nom à un porte-avions.
Il jeta la revue par terre avec rage.

La fatigue, l’angoisse, voire la colère le gagnaient : il était soumis à la pression constante de son anomalie, de la contradiction de cette anomalie par la réalité, avec les implications effrayantes de cette situation, dont il ne pouvait être totalement inconscient. Sans le vouloir, je l’avais déjà acculé à la panique, et je sentais qu’il était temps de mettre fin à notre séance. Nous trouvâmes à nouveau une diversion du côté de la fenêtre en regardant le terrain de base-ball éclairé par le soleil ; à sa vue, son visage se détendit, il oublia le Nimitz, la photo satellite, ces insinuations et autres horreurs, et s’absorba dans la contemplation du jeu qui se déroulait en contrebas. Puis, comme une odeur appétissante arrivait de la salle à manger, ses narines frémirent. Il dit : « C’est l’heure du déjeuner », sourit et prit congé.
L’émotion m’étreignait – c’était à fendre l’âme ; il y avait quelque chose d’absurde, de profondément troublant à voir cette vie égarée dans les limbes, cette vie en train de se dissoudre.

« Il est pour ainsi dire prisonnier d’un moment unique de son existence, écrivis-je dans mes notes, avec un fossé ou un hiatus d’oubli tout autour […]. C’est un homme sans passé (ni avenir), enlisé dans un moment constamment changeant, vide de sens. » […]

Depuis qu’il est arrivé chez nous – au début de 1975 -, Jimmie n’a jamais pu vraiment identifier quelqu’un. La seule personne qu’il reconnaisse est son frère, lorsque celui-ci vient de l’Oregon pour lui rendre visite. Ces rencontres sont profondément émouvantes – ce sont les seules rencontres vraiment affectives de Jimmie. Il aime son frère, le reconnaît, mais ne parvient pas à comprendre pourquoi il a l’air si vieux : « Je pense que certaines personnes vieillissent vite », dit-il. En fait, son frère fait beaucoup plus jeune que son âge ; il est de ces hommes dont le visage et la silhouette changent peu avec les années. […]

Lorsque je […] vis [Jimmie] pour la première fois, je lui suggérai de tenir un joumal qui l’inciterait à noter chaque jour ses expériences, ses sentiments, ses pensées, souvenirs et réflexions. Au début, ses tentatives furent empêchées par le fait qu’il oubliait continuellement son joumal quelque part : il fallait l’attacher à lui, d’une façon ou d’une autre. Mais cela aussi échoua : il prit certes soigneusement des notes dans un cahier, mais ne parvint pas ensuite à reconnaître ses premiers écrits. Il reconnaissait sa propre écriture et son style, mais s’étonnait toujours d’avoir écrit quelque chose la veille. Il s’étonnait, ou bien restait indifférent – car c’était réellement un homme qui n’avait pas d’« hier ». Ses écrits restaient, si j’ose dire, déconnectés et déconnectants, ne pouvant en aucun cas lui rendre le sens du temps ou de la continuité. Pire, ils étaient insignifiants («oeufs au petit déjeuner » – « Regardé un jeu de base-ball à la TV »), et ne touchaient jamais le fond de son être… Mais existait-il un fond, la profondeur d’un sentiment ou d’une pensée durable chez cet homme sans mémoire, ou en était-il réduit […] à une simple succession d’impressions et d’événements sans lien entre eux ?
Jimmie était à la fois conscient et inconscient de cette profonde et tragique perte survenue en lui-même, de cette perte de lui-même. (Si un homme a perdu un oeil ou une jambe, il sait qu’il a perdu un oeil ou une jambe ; mais, s’il a perdu le soi – s’il s’est perdu lui-même -, il ne peut le savoir, parce qu’il n’y a plus personne pour le savoir.) Aussi m’était-il impossible de l’interroger intellectuellement sur ces sujets.

Oliver SACKS, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, pp. 43-56

 

Locke : Puis-je être moi-même sans conscience ?

Pour trouver en quoi consiste l’identité personnelle, il faut voir ce qu’emporte le mot de personne. C’est, à ce que je crois, un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu’il fait uniquement par le sentiment qu’il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque être que ce soit d’apercevoir sans apercevoir qu’il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes : et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même soi est continué dans la même substance, ou dans diverses substances. Car puisque la conscience accompagne toujours la pensée, et que c’est là ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même, et par où il se distingue de toute autre chose pensante : c’est aussi en cela seul que consiste l’identité personnelle, ou ce qui fait qu’un être raisonnable est toujours le même. Et aussi loin que cette conscience peut s’étendre sur les actions ou les pensées déjà passées, aussi loin s’étend l’identité de cette personne : le soi est présentement le même qu’il était alors ; et cette action passée a été faite par le même soi que celui qui se la remet à présent dans l’esprit.

LOCKE, Essai sur l’entendement humain (1690), II, 27

Questions :

  • Suis-je la même personne en ayant le même corps ou en ayant le même esprit ?
  • Selon le raisonnement de Locke, suis-je la même personne que le bébé que j’étais à la naissance ?
  • Selon le raisonnement de Locke, un amnésique est-il encore la même personne ?

 

Locke : Être la même personne, est-ce rester la même chose ?

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§3. Si deux atomes ou plus sont unis ensemble dans une même masse, chacun de ces atomes sera le même, et tandis qu’ils existeront unis les uns aux autres, la masse qu’ils constituent, formée des mêmes atomes, sera nécessairement la même masse, ou le même corps, alors même que le mélange des parties ne cessera de changer de forme. En revanche, si l’un des atomes est ôté, ou si un nouveau est ajouté, ce ne sera plus la même masse, ou le même corps.
Quant aux créatures vivantes, leur identité ne dépend pas de la masse de particules identiques, mais de quelque chose d’autre. Dans leur cas en effet, la variation de grandes quantités de matière ne modifie pas l’identité : un chêne qui d’une petite plante devient un grand arbre, puis qu’on taille, est toujours le même chêne. Et un poulain qui devient un cheval, qui tantôt engraisse et tantôt maigrit, n’en demeure pas moins le même cheval.

§4. On doit donc étudier où est la différence entre un chêne et une masse de matière. Elle est à mon avis en ceci : une masse de matière n’est qu’une cohésion de particules de matière unies n’importe comment ; un chêne par contre est une disposition des particules qui constituent les parties d’un chêne ; et l’organisation de ces parties est propre à recevoir et à distribuer la nourriture qui lui permet de se maintenir, et de former le bois, l’écorce, les feuilles d’un chêne, etc., ce qui constitue la vie d’un chêne.

§6. Ceci montre également en quoi consiste l’identité d’un même homme ; c’est tout simplement la participation ininterrompue à la même vie, entretenue par un flux de particules de matière qui se succèdent, dans une unité vivante avec le même corps organisé.

§9. La personne est, je pense, un être vivant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en différents temps et lieux. Il est impossible à quiconque de percevoir sans percevoir aussi qu’il perçoit. Quand nous voyons, entendons, sentons par l’odorat ou le toucher, éprouvons, méditons ou voulons quelque chose, nous savons que nous le faisons. Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes.

§10. C’est la conscience qui fait l’identité personnelle. Mais un point semble faire difficulté : cette conscience est toujours interrompue par l’oubli, notre conscience est interrompue et nous perdons de vue notre moi passé ; en naissent des doutes : sommes-nous ou non la même chose pensante ?

§16. Il est manifeste que la simple conscience, aussi loin qu’elle s’étende – fût-ce aux siècles passés – réunit en une même personne des existences et des actions temporellement les plus distantes, aussi bien que les existences et les actions du moment qui vient de passer. Tout ce qui donc a conscience d’actions présente et passée est la même personne, dépositaire de ces deux actions.

§19. Ceci peut nous faire voir en quoi consiste l’identité personnelle : dans l’identité de conscience. Et donc si Socrate et le maire actuel de Quinborough s’accordent dans cette identité, ils sont la même personne. Si le même Socrate, éveillé d’une part, endormi d’autre part, ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et socrate endormi ne sont pas la même personne ; punir Socrate éveillé pour ce que pense Socrate endormi (dont le Socrate éveillé n’a jamais été conscient) ne serait pas plus juste que de punir un jumeau pour les actes de son frère jumeau, sous prétexte que leur forme extérieure est si semblable qu’ils sont indiscernables.

§ 22. Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne ? Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul, alors qu’il n’en sera plus jamais conscient par la suite ?
Il est la même personne, comme un somnambule est la même personne et donc responsable de tout méfait qu’il commettrait pendant son sommeil : dans les deux cas, les lois humaines punissent selon une justice qui dépend de ce qu’elles peuvent connaître : ne pouvant dans des cas de ce genre distinguer avec certitude ce qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable l’ignorance due à l’ivresse ou au sommeil.

LOCKE, Essai sur l’entendement humain (1690), Livre II, chapitre 27, §3, 4, 6, 9,10,16,19,22

Questions :

  • Pourquoi la notion d’ “identité” change-t-elle selon qu’elle concerne un morceau de cire, un chêne ou Socrate ?
  • Selon Locke, suis-je la même personne à 7 ans, à 17 ans, à 67 ans ?
  • Selon Locke, l’homme saoul est-il la même personne que quand il est sobre ? Que doit considérer la justice dans ce cas ?

Borges : Et si l’on cessait de croire à l’identité des choses ?

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Il n’est pas exagéré d’affirmer que la culture classique de Tlön comporte une seule discipline : la psychologie. Les autres lui sont subordonnées. J’ai dit que les hommes de cette planète conçoivent l’univers comme une série de processus mentaux, qui ne se développent pas dans l’espace mais successivement dans le temps. La perception d’une fumée à l’horizon, puis du champ incendié, puis de la cigarette à moitié éteinte qui produisit le feu, est considérée comme un exemple d’association d’idées.

Parmi les doctrines de Tlön, aucune n’a mérité autant le scandale que le matérialisme. Pour faciliter l’intelligence de cette thèse inconcevable, un hérésiarque du XIe siècle imagina le sophisme des neuf pièces de cuivre :
Le mardi, X traverse un chemin désert et perd 9 pièces de cuivre. Le jeudi, Y trouve sur le chemin 4 pièces, un peu rouillées par la pluie du mercredi. Le vendredi, Z découvre 3 pièces sur le chemin. Le vendredi matin, X trouve 2 pièces dans le couloir de sa maison.
L’hérésiarque voulait déduire de cette histoire la réalité – c’est-à-dire la continuité – des neuf pièces récupérées. Il est absurde (affirmait-il) d’imaginer que 4 des pièces n’ont pas existé entre le mardi et le jeudi, 3 entre le mardi et l’après-midi du vendredi, 2 entre le mardi et le matin du vendredi. Il est logique de penser qu’elles ont existé – du moins secrètement, d’une façon incompréhensible pour les hommes – pendant tous les instants de ces trois délais.

Le langage de Tlön se refusait à formuler ce paradoxe ; la plupart ne le comprirent pas. Les défenseurs du sens commun répétèrent que c’était une duperie verbale, fondée sur l’emploi téméraire de deux néologismes : les verbes trouver et perdre, qui comportaient une pétition de principe, parce qu’ils présupposaient l’identité des neuf premières pièces et des dernières. Ils expliquèrent que l’égalité est une chose et que l’identité en est une autre et ils formulèrent une sorte de réduction à l’absurde, soit le cas hypothétique de 9 hommes qui au cours de 9 nuits successives souffrent d’une vive douleur. Ne serait-il pas ridicule de prétendre que cette douleur est la même ?

Jorge Luis BORGES, “Tlön Uqbar Orbis Tertius” (1941) in Fictions, pp.19-22

Questions :

  • Dans le monde de Tlön, la physique est une branche de la psychologie : pourquoi ?
  • Pourquoi notre langage suppose-t-il que les pièces “perdues” et les pièces “trouvées” sont identiques ?
  • Le droit et la morale pourraient-ils s’appliquer dans le monde de Tlön comme dans le nôtre ? Pourquoi ?

Berkeley : La matière pourrait-elle n’être qu’une perception de l’esprit ?

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Je vois certes une cerise, je la touche, je la goûte ; je suis sûr qu’un rien ne saurait être vu, ni touché, ni goûté ; la cerise est donc réelle. Enlevez les sensations de mollesse, d’humidité, de rougeur, d’acidité, et vous ôtez la cerise, puisqu’elle n’est en rien distincte de ces sensations. La cerise, vous dis-je, n’est rien qu’un monceau d’impressions sensibles ou d’idées perçues par les différents sens ; lesquelles idées sont unies en une seule chose par l’esprit ; parce qu’elles se montrent à l’observation s’accompagnant les unes les autres. Ainsi, quand le palais est affecté d’une saveur particulière, la vue, elle, est affectée d’une couleur rouge, le toucher de mollesse, de rondeur, et ainsi de suite. De là vient que quand je vois, que je touche et que je goûte de diverses manières déterminées, je suis sûr que la cerise existe, ou qu’elle est réelle ; sa réalité, d’après moi, n’est rien d’abstrait de ces sensations. Mais si, par le mot cerise, vous voulez désigner une nature inconnue, distincte de toutes ces qualités sensibles et, par son existence, quelque chose de distinct de la perception qu’on en a, alors je l’avoue, ni vous, ni moi, ni personne au monde, ne pourrons être sûrs qu’elle existe.

BERKELEY, Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713), III, 249

Questions :

  • Puis-je percevoir directement la matière qui m’envoie différentes sensations ?
  • Peut-on définir la réalité en-dehors de toute perception ?
  • Si personne ne peut être sûr que la matière existe, est-il plus simple de nier son existence ?