Comte : Peut-on mettre au même niveau religion et science ?

(1). Pour expliquer convenablement la véritable nature et le caractère propre de la philosophie positive, il est indispensable de jeter d’abord un coup d’œil général sur la marche progressive de l’esprit humain, envisagée dans son ensemble : car une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire.

(2). En étudiant ainsi le développement total de l’intelligence humaine dans ses diverses sphères d’activité, depuis son premier essor le plus simple jusqu’à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale, à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable, et qui me semble pouvoir être solidement établie, soit sur les preuves rationnelles fournies par la connaissance de notre organisation, soit sur les vérifications historiques résultant d’un examen attentif du passé. Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique, ou fictif ; l’état métaphysique, ou abstrait ; l’état scientifique, ou positif. En d’autres termes, l’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé – d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophies, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire, de l’intelligence humaine ; la troisième, son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.

(3). Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

(4). Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

(5). Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre.

(6). Le système théologique est parvenu à la plus haute perfection dont il soit susceptible quand il a substitué l’action providentielle d’un être unique au jeu varié des nombreuses divinités indépendantes qui avaient été imaginées primitivement. De même, le dernier terme du système métaphysique consiste à concevoir, au lieu de différentes entités particulières, une seule grande entité générale, la nature, envisagée comme la source unique de tous les phénomènes. Pareillement, la perfection du système positif, vers laquelle il tend sans cesse, quoiqu’il soit très probable qu’il ne doive jamais l’atteindre, serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d’un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple.

Auguste Comte (1798-1857), Cours de philosophie positive, première leçon

Freud : La croyance religieuse est-elle illusoire ?

Les idées religieuses, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé – protégé en étant aimé – besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées non réalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une existence future fournit les cadres du temps et le lieu où les désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un énorme allègement pour l’âme individuelle de voir les conflits de l’enfance – conflits qui ne sont jamais entièrement résolus – lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.

FREUD, L’avenir d’une illusion, VI

Plantinga : la liberté humaine disculpe-t-elle Dieu de l’existence du mal ?

Dieu m’a-t-il rendu libre de choisir du porridge ?

Face au problème de l’existence du mal, Plantinga propose dans ce texte la défense de Dieu par le libre arbitre :

A un temps t dans un futur proche, Maurice sera libre à l’égard d’une action sans importance – disons, prendre du porridge lyophilisé pour son petit déjeuner. C’est-à-dire qu’au temps t Maurice sera libre de prendre du porridge mais aussi libre de prendre autre chose – par exemple des Weetabix. Ensuite, supposez qu’on considère E’, un état de choses inclus dans le monde actuel, et qui inclut le fait que Maurice soit libre au temps t de prendre du porridge et libre de ne pas en prendre. (…) Il ne fait pas de doute que Dieu sait ce que Maurice fera au temps t, si E’ est le cas ; c’est-à-dire que Dieu sait que l’un de ces deux conditionnels est vrai :

(1) Si E’ devait être le cas, Maurice prendrait librement du porridge,

ou

(2) si E’ devait être le cas, Maurice s’abstiendrait librement de prendre du porridge.

Donc ou bien Dieu sait que (1) est vraie, ou alors Il sait que (2) est vraie. Supposons que ce soit (1). Alors il y a un monde possible que Dieu, bien que tout-puissant, ne peut pas créer. (…)

Nous voyons que ce qui détermine s’il est ou non au pouvoir de Dieu d’actualiser ce monde, c’est ce que Maurice ferait s’il était libre dans une certaine situation. Ainsi donc, il y a toute une série de mondes possibles tels que c’est en partie à Maurice qu’il revient de déterminer si Dieu peut les actualiser. C’est, bien sûr, à Dieu qu’il revient de déterminer s’Il crée Maurice ou non, et c’est à Dieu également qu’il revient de déterminer s’Il le crée libre ou non à l’égard de l’action de prendre du porridge au temps t. Mais s’il crée Maurice et s’il le crée libre à l’égard de cette action, alors c’est à Maurice qu’il revient de déterminer s’il accomplit ou non l’action – pas à Dieu.

Alvin PLANTINGA, “Dieu, la liberté et le mal” (1974)

Dostoievski : Si Dieu existe, comment le mal est-il possible ?

Le Caravage, Le sacrifice d’Isaac (1603) Pourquoi Dieu a-t-il demandé à Abraham de sacrifier son fils ?

Pendant qu’il est encore temps, je me hâte de me défendre, c’est pourquoi je repousse résolument l’harmonie supérieure. Elle ne vaut pas une seule petite larme de ce petit enfant tourmenté qui se frappait la poitrine de son petit poing et priait le « bon Dieu » dans son trou puant ! Elle ne vaut pas ces petites larmes qui sont restées sans rachat et qui doivent être rachetées, sinon il n’y a pas d’harmonie possible. Mais comment les rachèteras-tu ? Est-ce vraiment possible ? Veux-tu dire qu’elles seront vengées ? Mais que ferai-je de cette vengeance, moi, quel besoin ai-je de l’enfer pour les bourreaux, quelle réparation l’enfer peut-il offrir quand les victimes sont déjà mortes dans les souffrances ? Et comment parler d’harmonie s’il existe un enfer ? Je veux pardonner et embrasser, je ne veux plus de souffrances. Et si les souffrances des enfants servent à compléter la somme des souffrances nécessitées par l’achat de la vérité, alors j’affirme d’ores et déjà que la vérité ne vaut pas ce prix. Et puis je ne veux pas, tout simplement, que la mère embrasse le bourreau qui fit déchirer son enfant par les chiens ! Elle n’a pas le droit de pardonner !

DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov (1880) 2ème partie, livre V, chapitre IV

Paley : L’organisation du monde implique-t-elle l’existence d’un Dieu ?

Si je vois des traces de pas, cela suppose-t-il qu’un homme soit passé par là ?

« Si en traversant un désert, je marche sur une pierre, et que je me demande comment cette pierre se trouve là, je pourrais en rendre compte d’une manière passablement satisfaisante, en disant que de tout temps cette pierre a été dans ce lieu. […]

Supposons qu’au lieu d’une pierre, j’eusse trouvé une montre, la réponse qu’elle a été de tout temps dans le même endroit ne serait pas admissible. Cependant, pourquoi cette différence ? Pourquoi la même réponse n’est elle pas applicable ? Parce qu’à l’examen de cette machine je découvre, ce que je n’avais pas pu découvrir dans la pierre, à savoir : que ses diverses parties sont faites les unes pour les autres, et dans un certain but ; que ce but est le mouvement, et que ce mouvement tend à nous indiquer les heures. […]

Une fois le mécanisme saisi, la conséquence des faits me parait évidente. Il faut que cette machine ait été faite par un ouvrier : il faut qu’il ait existé un ouvrier, ou plusieurs, qui aient eu en vue le résultat que j’observe, lorsqu’ils ont fabriqué cette montre. »

William PALEY, Théologie naturelle (1803), pp. 1-3

Questions :

  • Peut-il exister une montre s’il n’existe aucun horloger ?
  • Quel type de raisonnement utilise Paley pour affirmer l’existence d’un Dieu ?
  • Ce raisonnement est-il valide ?