Descartes : L’esprit peut-il prouver l’existence de Dieu ?

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§22. Par le nom de Dieu j’entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que l’idée que j’en ai puisse tirer son origine de moi seul. Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout ce que j’ai dit auparavant, que Dieu existe. Car, encore que l’idée de la substance soit en moi, de cela même que je suis une substance, je n’aurais pas néanmoins l’idée d’une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n’avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.

§23. Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois pas l’infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière : puisque au contraire je vois manifestement qu’il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, et partant que j’ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l’infini, que du fini, c’est-à-dire de Dieu, que de moi-même. Car comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute et que je désire, c’est-à-dire qu’il me manque quelque chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n’avais en moi aucune idée d’un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ?

§24. Et l’on ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est matériellement fausse, et que par conséquent je la puis tenir du néant, c’est-à-dire qu’elle peut être en moi pour ce que j’ai du défaut, comme j’ai dit ci-devant des idées de la chaleur et du froid, et d’autres choses semblables : car, au contraire, cette idée étant fort claire et fort distincte, et contenant en soi plus de réalité objective qu’aucune autre, il n’y en a point qui soit de soi plus vraie, ni qui puisse être moins soupçonnée d’erreur et de fausseté.

§25. L’idée, dis-je, de cet être souverainement parfait et infini est entièrement vraie ; car, encore que peut-être l’on puisse feindre qu’un tel être n’existe point, on ne peut pas feindre néanmoins que son idée ne me représente rien de réel, comme j’ai tantôt dit de l’idée du froid.

§26. Cette même idée est aussi fort claire et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit conçoit clairement et distinctement de réel et de vrai, et qui contient en soi quelque perfection, est contenu et renfermé tout entier dans cette idée.

§27. Et ceci ne laisse pas d’être vrai, encore que je ne comprenne pas l’infini, ou même qu’il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre, ni peut-être aussi atteindre aucunement par la pensée : car il est de la nature de l’infini, que ma nature, qui est finie et bornée, ne le puisse comprendre ; et il suffit que je conçoive bien cela, et que je juge que toutes les choses que je conçois clairement, et dans lesquelles je sais qu’il y a quelque perfection, et peut-être aussi une infinité d’autres que j’ignore, sont en Dieu formellement ou éminemment, afin que l’idée que j’en ai soit la plus vraie, la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en mon esprit. (…)

§34. (…) Il faut nécessairement conclure que, de cela seul que j’existe, et que l’idée d’un être souverainement parfait (c’est-à-dire de Dieu) est en moi, l’existence de Dieu est très évidemment démontrée.

§35. Il me reste seulement à examiner de quelle façon j’ai acquis cette idée. Car je ne l’ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s’est offerte à moi contre mon attente, ainsi que font les ! idées des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter aux organes extérieurs de mes sens. Elle n’est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit ; car il n’est pas en mon pouvoir d’y diminuer ni d’y ajouter aucune chose. Et par conséquent il ne reste plus autre chose à dire, sinon que, comme l’idée de moi-même, elle est née et produite avec moi dès lors que j’ai été créé.

§36. Et certes on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n’est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de ce même ouvrage. Mais de cela seul que Dieu m’a créé, il est fort croyable qu’il m’a en quelque façon produit à son image et semblance, et que je conçois cette ressemblance (dans laquelle l’idée de Dieu se trouve contenue) par la même faculté par laquelle je me conçois moi-même ; c’est-à-dire que, lorsque je fais réflexion sur moi, non seulement je connais que je suis une chose imparfaite, incomplète, et dépendante d’autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis, mais je connais aussi, en même temps, que celui duquel je dépends, possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j’aspire, et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu’il en jouit en effet, actuellement et infiniment et, ainsi qu’il est Dieu. Et toute la force de l’argument dont j’ai ici usé pour prouver l’existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu’il ne serait pas possible que ma nature fût telle qu’elle est, c’est-à-dire que j’eusse en moi l’idée d’un Dieu, si Dieu n’existait véritablement ; ce même Dieu, dis-je, duquel l’idée est en moi, c’est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes, qui n’est sujet à aucuns défauts, et qui n’a rien de toutes les choses qui marquent quelque imperfection.
D’où il est assez évident qu’il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.

DESCARTES, Méditations métaphysiques (1641), Méditation Troisième, §§ 22-36

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Spinoza : Les hommes ont-ils besoin de croire à certains préjugés ?

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Partout où l’occasion m’en a été donnée, j’ai eu soin d’écarter les préjugés qui pouvaient empêcher de comprendre mes démonstrations ; mais comme il reste encore beaucoup de préjugés qui pouvaient et peuvent empêcher encore – et même au plus haut point – les hommes de saisir l’enchaînement des choses comme je l’ai expliqué, j’ai pensé qu’il valait la peine de soumettre ici ces préjugés à l’examen de la raison. D’ailleurs, tous les préjugés que j’entreprends de signaler ici dépendent d’un seul : les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et bien plus, ils considèrent comme certain que Dieu lui-même dispose tout en vue d’une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toutes choses en vue de l’homme, mais il a fait l’homme pour en recevoir un culte.
C’est donc ce seul préjugé que je considérerai d’abord, en cherchant en premier lieu pourquoi la plupart des hommes se plaisent à ce préjugé et pourquoi ils sont tous naturellement enclins à l’adopter ; j’en montrerai ensuite la fausseté, et enfin je montrerai comment en sont issus les préjugés relatifs au bien et au mal, au mérite et à la faute, à la louange et au blâme, à l’ordre et à la confusion, à la beauté et à la laideur, et aux autres choses de même genre.

Ce n’est cependant pas le moment de déduire ces choses de la nature de l’esprit humain. Il me suffira ici de poser en principe ce qui doit être reconnu par tous : tous les hommes naissent ignorants des causes des choses, et tous ont envie de rechercher ce qui leur est utile, ce dont ils ont conscience. D’où il suit, en premier lieu, que les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et qu’ils ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir, parce qu’ils les ignorent. Il suit, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, c’est-à-dire en vue de l’utile qu’ils désirent ; d’où il résulte qu’ils ne cherchent jamais à savoir que les causes finales* des choses une fois achevées, et que, dès qu’ils en ont connaissance, ils trouvent le repos, car alors ils n’ont plus aucune raison de douter.
S’ils ne peuvent avoir connaissance de ces causes par autrui, il ne leur reste qu’à se retourner vers eux-mêmes et à réfléchir aux fins qui les déterminent d’habitude à des actions semblables, et à juger ainsi nécessairement, d’après leur naturel propre, celui d’autrui. En outre, ils trouvent en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur servent excellemment à se procurer ce qui leur est utile, comme, par exemple, les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les herbes et les animaux pour s’alimenter, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils finissent donc par considérer toutes les choses naturelles comme des moyens pour leur utilité propre. Et comme ils savent que ces moyens, ils les ont trouvés, mais ne les ont pas agencés eux-mêmes, ils y ont vu une raison de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui a agencé ces moyens à leur usage.
Car, ayant considéré les choses comme des moyens, ils ne pouvaient pas croire qu’elles se fussent faites elles-mêmes ; mais, pensant aux moyens qu’ils ont l’habitude d’agencer pour eux-mêmes, ils ont dû conclure qu’il y a un ou plusieurs maîtres de la Nature, doués de la liberté humaine, qui ont pris soin de tout pour eux et qui ont tout fait pour leur convenance. Or, comme ils n’ont jamais eu aucun renseignement sur le naturel de ces êtres, ils ont dû en juger d’après le leur, et ils ont ainsi admis que les Dieux disposent tout à l’usage des hommes, pour se les attacher et être grandement honorés par eux. D’où il résulta que chacun d’eux, suivant son naturel propre, inventa des moyens divers de rendre un culte à Dieu, afin que Dieu l’aimât plus que tous les autres et mît la Nature entière au service de son aveugle désir et de son insatiable avidité.

Ainsi, ce préjugé est devenu superstition et a plongé de profondes racines dans les esprits ; ce qui fut une raison pour chacun de chercher de toutes ses forces à comprendre les causes finales* de toutes choses et à les expliquer. Mais en voulant montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire qui ne soit à l’usage des hommes), ils semblent avoir uniquement montré que la Nature et les Dieux délirent aussi bien que les hommes. Voyez, je vous prie, où cela nous conduit ! Parmi tant d’avantages qu’offre la Nature, ils ont dû trouver un nombre non négligeable d’inconvénients, comme les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que ces événements avaient pour origine l’irritation des Dieux devant les offenses que leur avaient faites les hommes ou les fautes commises dans leur culte ; et quoique l’expérience s’inscrivît chaque jour en faux contre cette croyance et montrât par d’infinis exemples que les avantages et les inconvénients échoient indistinctement aux pieux et aux impies, ils n’ont pas cependant renoncé à ce préjugé invétéré : il leur a été, en effet, plus facile de classer ce fait au rayon des choses inconnues, dont ils ignoraient l’usage, et de garder ainsi leur état actuel et inné d’ignorance, que de ruiner toute cette construction et d’en inventer une nouvelle. Ils ont donc pris pour certain que les jugements des Dieux dépassent de très loin la portée de l’intelligence humaine ; et cette seule raison, certes, eût suffi pour que la vérité demeurât à jamais cachée au genre humain, si la Mathématique, qui s’occupe non des fins, mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait montré aux hommes une autre règle de vérité.

SPINOZA, Ethique (1677), livre I, Appendice

* “cause finale” : selon Aristote c’est la “cause” en vue de laquelle on agit, autrement dit la fin, le but poursuivi par l’agent.

Questions de compréhension :

  • Quel préjugé fondamental Spinoza tient-il à réfuter ? Donnez un exemple mettant à l’oeuvre ce préjugé.
  • Décrivez en quelques étapes comment naissent les préjugés selon Spinoza.
  • Comment ce préjugé devient-il superstition ? Expliquez.

Comte : Peut-on mettre au même niveau religion et science ?

(1). Pour expliquer convenablement la véritable nature et le caractère propre de la philosophie positive, il est indispensable de jeter d’abord un coup d’œil général sur la marche progressive de l’esprit humain, envisagée dans son ensemble : car une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire.

(2). En étudiant ainsi le développement total de l’intelligence humaine dans ses diverses sphères d’activité, depuis son premier essor le plus simple jusqu’à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale, à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable, et qui me semble pouvoir être solidement établie, soit sur les preuves rationnelles fournies par la connaissance de notre organisation, soit sur les vérifications historiques résultant d’un examen attentif du passé. Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique, ou fictif ; l’état métaphysique, ou abstrait ; l’état scientifique, ou positif. En d’autres termes, l’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé – d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophies, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire, de l’intelligence humaine ; la troisième, son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.

(3). Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

(4). Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

(5). Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre.

(6). Le système théologique est parvenu à la plus haute perfection dont il soit susceptible quand il a substitué l’action providentielle d’un être unique au jeu varié des nombreuses divinités indépendantes qui avaient été imaginées primitivement. De même, le dernier terme du système métaphysique consiste à concevoir, au lieu de différentes entités particulières, une seule grande entité générale, la nature, envisagée comme la source unique de tous les phénomènes. Pareillement, la perfection du système positif, vers laquelle il tend sans cesse, quoiqu’il soit très probable qu’il ne doive jamais l’atteindre, serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d’un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple.

Auguste Comte (1798-1857), Cours de philosophie positive, première leçon

Freud : La croyance religieuse est-elle illusoire ?

Les idées religieuses, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé – protégé en étant aimé – besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées non réalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une existence future fournit les cadres du temps et le lieu où les désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un énorme allègement pour l’âme individuelle de voir les conflits de l’enfance – conflits qui ne sont jamais entièrement résolus – lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.

FREUD, L’avenir d’une illusion, VI

Plantinga : la liberté humaine disculpe-t-elle Dieu de l’existence du mal ?

Dieu m’a-t-il rendu libre de choisir du porridge ?

Face au problème de l’existence du mal, Plantinga propose dans ce texte la défense de Dieu par le libre arbitre :

A un temps t dans un futur proche, Maurice sera libre à l’égard d’une action sans importance – disons, prendre du porridge lyophilisé pour son petit déjeuner. C’est-à-dire qu’au temps t Maurice sera libre de prendre du porridge mais aussi libre de prendre autre chose – par exemple des Weetabix. Ensuite, supposez qu’on considère E’, un état de choses inclus dans le monde actuel, et qui inclut le fait que Maurice soit libre au temps t de prendre du porridge et libre de ne pas en prendre. (…) Il ne fait pas de doute que Dieu sait ce que Maurice fera au temps t, si E’ est le cas ; c’est-à-dire que Dieu sait que l’un de ces deux conditionnels est vrai :

(1) Si E’ devait être le cas, Maurice prendrait librement du porridge,

ou

(2) si E’ devait être le cas, Maurice s’abstiendrait librement de prendre du porridge.

Donc ou bien Dieu sait que (1) est vraie, ou alors Il sait que (2) est vraie. Supposons que ce soit (1). Alors il y a un monde possible que Dieu, bien que tout-puissant, ne peut pas créer. (…)

Nous voyons que ce qui détermine s’il est ou non au pouvoir de Dieu d’actualiser ce monde, c’est ce que Maurice ferait s’il était libre dans une certaine situation. Ainsi donc, il y a toute une série de mondes possibles tels que c’est en partie à Maurice qu’il revient de déterminer si Dieu peut les actualiser. C’est, bien sûr, à Dieu qu’il revient de déterminer s’Il crée Maurice ou non, et c’est à Dieu également qu’il revient de déterminer s’Il le crée libre ou non à l’égard de l’action de prendre du porridge au temps t. Mais s’il crée Maurice et s’il le crée libre à l’égard de cette action, alors c’est à Maurice qu’il revient de déterminer s’il accomplit ou non l’action – pas à Dieu.

Alvin PLANTINGA, “Dieu, la liberté et le mal” (1974)

Dostoievski : Si Dieu existe, comment le mal est-il possible ?

Le Caravage, Le sacrifice d’Isaac (1603) Pourquoi Dieu a-t-il demandé à Abraham de sacrifier son fils ?

Pendant qu’il est encore temps, je me hâte de me défendre, c’est pourquoi je repousse résolument l’harmonie supérieure. Elle ne vaut pas une seule petite larme de ce petit enfant tourmenté qui se frappait la poitrine de son petit poing et priait le « bon Dieu » dans son trou puant ! Elle ne vaut pas ces petites larmes qui sont restées sans rachat et qui doivent être rachetées, sinon il n’y a pas d’harmonie possible. Mais comment les rachèteras-tu ? Est-ce vraiment possible ? Veux-tu dire qu’elles seront vengées ? Mais que ferai-je de cette vengeance, moi, quel besoin ai-je de l’enfer pour les bourreaux, quelle réparation l’enfer peut-il offrir quand les victimes sont déjà mortes dans les souffrances ? Et comment parler d’harmonie s’il existe un enfer ? Je veux pardonner et embrasser, je ne veux plus de souffrances. Et si les souffrances des enfants servent à compléter la somme des souffrances nécessitées par l’achat de la vérité, alors j’affirme d’ores et déjà que la vérité ne vaut pas ce prix. Et puis je ne veux pas, tout simplement, que la mère embrasse le bourreau qui fit déchirer son enfant par les chiens ! Elle n’a pas le droit de pardonner !

DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov (1880) 2ème partie, livre V, chapitre IV

Paley : L’organisation du monde implique-t-elle l’existence d’un Dieu ?

Si je vois des traces de pas, cela suppose-t-il qu’un homme soit passé par là ?

« Si en traversant un désert, je marche sur une pierre, et que je me demande comment cette pierre se trouve là, je pourrais en rendre compte d’une manière passablement satisfaisante, en disant que de tout temps cette pierre a été dans ce lieu. […]

Supposons qu’au lieu d’une pierre, j’eusse trouvé une montre, la réponse qu’elle a été de tout temps dans le même endroit ne serait pas admissible. Cependant, pourquoi cette différence ? Pourquoi la même réponse n’est elle pas applicable ? Parce qu’à l’examen de cette machine je découvre, ce que je n’avais pas pu découvrir dans la pierre, à savoir : que ses diverses parties sont faites les unes pour les autres, et dans un certain but ; que ce but est le mouvement, et que ce mouvement tend à nous indiquer les heures. […]

Une fois le mécanisme saisi, la conséquence des faits me parait évidente. Il faut que cette machine ait été faite par un ouvrier : il faut qu’il ait existé un ouvrier, ou plusieurs, qui aient eu en vue le résultat que j’observe, lorsqu’ils ont fabriqué cette montre. »

William PALEY, Théologie naturelle (1803), pp. 1-3

Questions :

  • Peut-il exister une montre s’il n’existe aucun horloger ?
  • Quel type de raisonnement utilise Paley pour affirmer l’existence d’un Dieu ?
  • Ce raisonnement est-il valide ?