Wittgenstein : Cela a-t-il un sens de vouloir douter de tout ?

Enfants, nous apprenons des faits, par exemple, que tout être humain a un cerveau, et nous les acceptons les yeux fermés. Je crois qu’il existe une île, l’Australie, qui a telle forme, etc. Je crois que j’ai eu des arrière-grands-parents, que les personnes qui disaient être mes parents étaient réellement mes parents, etc. Cette croyance peut ne jamais avoir été exprimée ; et même la pensée qu’il en est ainsi, jamais pensée.

L’enfant apprend en croyant l’adulte. Le doute vient après la croyance.

J’ai appris une quantité de choses que j’ai acceptées en m’en remettant à l’autorité, par la suite l’expérience personnelle est venue confirmer ou infirmer certaines choses.

En général, je tiens pour vrai ce qui est écrit dans les manuels scolaires, par exemple de géographie. Pourquoi ? Je dis : tous ces faits ont été confirmés des centaines de fois. Mais comment est-ce que je sais cela ? Quelle preuve en ai-je ? J’ai une image du monde. Est-elle vraie ou fausse ? Elle est, avant tout, le soubassement de toutes mes recherches et affirmations. Les propositions qui la décrivent ne sont pas toutes également sujettes à vérification.

Arrive-t-il jamais à quelqu’un de vérifier que cette table existe toujours lorsque personne ne lui prête attention ? Nous vérifions l’histoire de Napoléon, mais non si tous les comptes-rendus le concernant reposent sur des illusions sensorielles, des falsifications de documents et autres choses du genre. Car lorsque nous vérifions quoi que ce soit, nous présupposons déjà quelque chose que nous ne vérifions pas. Vais-je dire alors que l’expérience à laquelle je me livre afin de vérifier la vérité d’une proposition présuppose la vérité de la proposition que l’appareil que je crois voir est vraiment là (et autres choses du genre) ?
La vérification n’a-t-elle pas de fin ?

Ludwig WITTGENSTEIN, De la certitude (1951), §§ 159-164

Questions :

  • Expliquez le point commun des 3 premiers exemples utilisés par l’auteur : pourquoi est-il très difficile d’en douter, non seulement pour un enfant, mais aussi pour un adulte ?
  • Analysez le 4e exemple « les personnes qui disaient être mes parents étaient réellement mes parents » : pourquoi l’enfant y croit-il forcément ? Serait-il logiquement capable de formuler cette phrase ?
  • Définissez le mot « autorité », puis expliquez en quoi l’autorité et « l’expérience personnelle » sont deux sources de connaissances opposées mais complémentaires.
  • Montrez en quoi la question suivante est problématique : « J’ai une image du monde. Est-elle vraie ou fausse ? » (lignes 11-12). Ai-je les moyens de vérifier si elle peut être fausse ? Puis-je donc douter de cette image que j’ai du monde ?
  • D’après la fin du texte, l’historien a-t-il plutôt intérêt à être sceptique ou dogmatique ?

Pourrions-nous être des cerveaux dans une cuve ?

Dans le film Matrix (2000), Néo vient d’apprendre que toute sa vie est une illusion générée par la Matrice, et que son véritable corps se trouve ailleurs, dans le monde “réel”.

Voici une histoire de science fiction discutée par des philosophes : supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super- ordinateur scientifique qui procure à la personne l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie.

Hilary PUTNAM, Raison, vérité et histoire (1981), chapitre 1, pp.15-17

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Questions :

  • Comment puis-je vérifier que mes perceptions actuelles viennent d’objets réels ?
  • Imaginons que nous soyons effectivement des cerveaux dans une cuve : par quel moyen pourrions-nous nous en rendre compte ?
  • Pourquoi l’histoire de Matrix nous offre-t-elle un scénario sceptique difficile à réfuter ?

Descartes : Un mauvais génie pourrait-il me faire douter de tout ?

Lire l’extrait précédent de l’oeuvre

Mais il ne suffit pas d’avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne soin de m’en souvenir ; car ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage qu’elles ont eu avec moi leur donnant droit d’occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance. Et je ne me désaccoutumerai jamais d’y acquiescer, et de prendre confiance en elles, tant que je les considérerai telles qu’elles sont en effet, c’est à savoir en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort probables, en sorte que l’on a beaucoup plus de raison de les croire que de les nier. C’est pourquoi je pense que j’en userai plus prudemment, si, prenant un parti contraire, j’emploie tous mes soins à me tromper moi-même, feignant que toutes ces pensées sont fausses et imaginaires ; jusques à ce qu’ayant tellement balancé mes préjugés, qu’ils ne puissent faire pencher mon avis plus d’un côté que d’un autre, mon jugement ne soit plus désormais maîtrisé par de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut conduire a la connaissance de la vérité. Car je suis assuré que cependant il ne peut y avoir de péril ni d’erreur en cette voie, et que je ne saurais aujourd’hui trop accorder à ma défiance, puisqu’il n’est pas maintenant question d’agir, mais seulement de méditer et de connaître.

Je supposerai donc qu’il y a, non pas que Dieu, qui est très bon et qui est la souveraine source de vérité, mais qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement.

DESCARTES, Méditations métaphysiques (1641), Première méditation, §§11-12

Questions :

  • Quel intérêt pour la connaissance de supposer un dieu trompeur ?
  • Le mauvais génie peut-il me faire croire que “2+2=4” alors qu’en réalité 2+2=5 ?
  • Le mauvais génie peut-il me faire croire que j’existe alors qu’en réalité je n’existe pas ?

Lire l’extrait suivant de l’oeuvre

Platon : Sommes-nous des prisonniers dans une caverne ?

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SOCRATE :
Représente-toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme de caverne. Cette habitation possède une entrée disposée en longueur, remontant de bas en haut tout le long de la caverne vers la lumière. Les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens. Représente-toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes et qu’ils érigent pour les séparer des gens. Par-dessus ces cloisons, ils montrent leurs merveilles.
Imagine aussi le long de ce muret, des hommes qui portent toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret, des statues d’hommes et d’autres animaux, façonnées en pierre, en bois et en toute espèce de matériau. Parmi ces porteurs, c’est bien normal, certains parlent, d’autres se taisent.

GLAUCON :
Tu décris là une image étrange et de bien étranges prisonniers !

SOCRATE :
Ils sont semblables à nous.

PLATON, République, livre VII, 514a-517a

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Questions :

  • De quoi sommes-nous prisonniers selon Platon ?
  • Qui sont ces hommes qui manipulent toutes sortes d’objets pour projeter certaines ombres devant nous ?
  • Si l’un de ces prisonniers pouvait sortir de la caverne, pourrait-il facilement s’habituer à voir tout ce qui se trouve à l’extérieur ?

Pyrrhon : Peut-on vivre en étant sceptique ?

Il est nécessaire, avant tout, de faire porter l’examen sur notre pouvoir de connaissance, car si la nature ne nous a pas faits capables de connaître, il n’y a plus à poursuivre l’examen de quelque autre chose que ce soit. Pyrrhon d’Élis a soutenu en maître cette thèse. Les choses, dit-il, il les déclare toutes également indifférentes, instables, indécidables. C’est pourquoi ni nos sensations, ni nos opinions ne peuvent ni dire vrai ni se tromper. Par suite, il ne faut pas leur accorder la moindre confiance mais être sans opinion, sans inclination, inébranlable, en disant de chaque chose qu’elle n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou qu’elle est et n’est pas, ou qu’elle n’est ni n’est pas. Pour ceux qui se trouvent dans ces dispositions, ce qui en résultera, c’est d’abord l’aphasie, puis l’ataraxie.

TIMON

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Pyrrhon impassible dans la tempête

Pyrrhon d’Elis soutenait qu’il n’y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, que rien n’existe réellement et d’une façon vraie, mais qu’en toute chose les hommes se gouvernent selon la coutume et la loi. Car une chose n’est pas plus ceci que cela. Sa vie justifiait ses théories. Il n’évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d’être heurté par un char, de tomber dans un trou, d’être mordu par des chiens, d’une façon générale ne se fiant en rien à ses sens. Toutefois il était protégé par ses gens qui l’accompagnaient. (…)

Un jour où Anaxarque était tombé dans une mare, Pyrrhon passa à côté de lui sans lui porter secours. Des gens le lui reprochèrent, mais seul Anaxarque le loua d’être réellement indifférent et sans passions

DIOGENE LAËRCE, IX, 61-68

Questions :

  • Pourquoi la vie de Pyrrhon semble-t-elle justifier ses théories ?
  • Les gens qui accompagnaient Pyrrhon étaient-ils sceptiques ?
  • Le sceptique peut-il obéir à des règles morales ? Pourquoi ?
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