Pop philosophie : The Truman Show, par Kévin & Guillaume (TL 2017)

En mars 2017, les élèves de TL ont choisi de travailler sur un objet de culture populaire afin d’en dégager une question philosophique et un argumentaire.

Avertissement : Ces propositions de pop philosophie ne prétendent à aucune exhaustivité ni à aucune perfection, ce sont au sens propre des essais imparfaits, souvent inachevés, mais qui proposent quelques pistes de réflexion à partir de la culture populaire.

330151

Kévin & Guillaume proposent une analyse philosophique du film The Truman Show (1998) réalisé par Peter Weir, à partir de la question :

Faut-il croire à ce qui semble cohérent ?

Bande-annonce du film :

Bergson : Le langage nous permet-il de percevoir le réel ?

Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes.

BERGSON, Le Rire (1900), chapitre III, I, §17

Borges : Et si l’on cessait de croire à l’identité des choses ?

tlon_uqbar_orbis_tertius

Il n’est pas exagéré d’affirmer que la culture classique de Tlön comporte une seule discipline : la psychologie. Les autres lui sont subordonnées. J’ai dit que les hommes de cette planète conçoivent l’univers comme une série de processus mentaux, qui ne se développent pas dans l’espace mais successivement dans le temps. La perception d’une fumée à l’horizon, puis du champ incendié, puis de la cigarette à moitié éteinte qui produisit le feu, est considérée comme un exemple d’association d’idées.

Parmi les doctrines de Tlön, aucune n’a mérité autant le scandale que le matérialisme. Pour faciliter l’intelligence de cette thèse inconcevable, un hérésiarque du XIe siècle imagina le sophisme des neuf pièces de cuivre :
Le mardi, X traverse un chemin désert et perd 9 pièces de cuivre. Le jeudi, Y trouve sur le chemin 4 pièces, un peu rouillées par la pluie du mercredi. Le vendredi, Z découvre 3 pièces sur le chemin. Le vendredi matin, X trouve 2 pièces dans le couloir de sa maison.
L’hérésiarque voulait déduire de cette histoire la réalité – c’est-à-dire la continuité – des neuf pièces récupérées. Il est absurde (affirmait-il) d’imaginer que 4 des pièces n’ont pas existé entre le mardi et le jeudi, 3 entre le mardi et l’après-midi du vendredi, 2 entre le mardi et le matin du vendredi. Il est logique de penser qu’elles ont existé – du moins secrètement, d’une façon incompréhensible pour les hommes – pendant tous les instants de ces trois délais.

Le langage de Tlön se refusait à formuler ce paradoxe ; la plupart ne le comprirent pas. Les défenseurs du sens commun répétèrent que c’était une duperie verbale, fondée sur l’emploi téméraire de deux néologismes : les verbes trouver et perdre, qui comportaient une pétition de principe, parce qu’ils présupposaient l’identité des neuf premières pièces et des dernières. Ils expliquèrent que l’égalité est une chose et que l’identité en est une autre et ils formulèrent une sorte de réduction à l’absurde, soit le cas hypothétique de 9 hommes qui au cours de 9 nuits successives souffrent d’une vive douleur. Ne serait-il pas ridicule de prétendre que cette douleur est la même ?

Jorge Luis BORGES, “Tlön Uqbar Orbis Tertius” (1941) in Fictions, pp.19-22

Questions :

  • Dans le monde de Tlön, la physique est une branche de la psychologie : pourquoi ?
  • Pourquoi notre langage suppose-t-il que les pièces “perdues” et les pièces “trouvées” sont identiques ?
  • Le droit et la morale pourraient-ils s’appliquer dans le monde de Tlön comme dans le nôtre ? Pourquoi ?

Pourrions-nous être des cerveaux dans une cuve ?

Dans le film Matrix (2000), Néo vient d’apprendre que toute sa vie est une illusion générée par la Matrice, et que son véritable corps se trouve ailleurs, dans le monde “réel”.

Voici une histoire de science fiction discutée par des philosophes : supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super- ordinateur scientifique qui procure à la personne l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie.

Hilary PUTNAM, Raison, vérité et histoire (1981), chapitre 1, pp.15-17

250px-cerveau_dans_une_cuve

Questions :

  • Comment puis-je vérifier que mes perceptions actuelles viennent d’objets réels ?
  • Imaginons que nous soyons effectivement des cerveaux dans une cuve : par quel moyen pourrions-nous nous en rendre compte ?
  • Pourquoi l’histoire de Matrix nous offre-t-elle un scénario sceptique difficile à réfuter ?

Platon : Sommes-nous des prisonniers dans une caverne ?

cave-2

SOCRATE :
Représente-toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme de caverne. Cette habitation possède une entrée disposée en longueur, remontant de bas en haut tout le long de la caverne vers la lumière. Les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens. Représente-toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes et qu’ils érigent pour les séparer des gens. Par-dessus ces cloisons, ils montrent leurs merveilles.
Imagine aussi le long de ce muret, des hommes qui portent toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret, des statues d’hommes et d’autres animaux, façonnées en pierre, en bois et en toute espèce de matériau. Parmi ces porteurs, c’est bien normal, certains parlent, d’autres se taisent.

GLAUCON :
Tu décris là une image étrange et de bien étranges prisonniers !

SOCRATE :
Ils sont semblables à nous.

PLATON, République, livre VII, 514a-517a

platon

Questions :

  • De quoi sommes-nous prisonniers selon Platon ?
  • Qui sont ces hommes qui manipulent toutes sortes d’objets pour projeter certaines ombres devant nous ?
  • Si l’un de ces prisonniers pouvait sortir de la caverne, pourrait-il facilement s’habituer à voir tout ce qui se trouve à l’extérieur ?