Hume : Pouvons-nous croire tout ce qui nous plaît ?

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Il suit donc que la différence entre la fiction et la croyance se trouve dans quelque sentiment annexé  à celle-ci et non à celle-là, qui ne dépend pas de la volonté et ne peut se commander par plaisir. Il faut que  la nature l’éveille comme tous les autres sentiments ; il faut qu’il naisse de la situation particulière où l’esprit se trouve placé en chaque conjoncture particulière. (…) L’imagination peut concevoir des objets fictifs avec toutes les circonstances de temps et de lieu. Elle peut les placer, en quelque sorte, sous nos yeux, dans leurs couleurs véritables, exactement comme ils auraient pu exister. Mais comme il est impossible que cette faculté d’imagination puisse jamais d’elle-même atteindre la croyance, évidemment la croyance consiste non pas dans la nature particulière ou dans l’ordre des idées, mais dans la manière de les concevoir et dans le sentiment qu’en a l’esprit.  En quoi consiste la différence qu’il y a entre une fiction  et la croyance ? Elle ne se trouve pas uniquement     dans une idée particulière annexée à toute conception,    qui commande notre assentiment et qui fait défaut  à toute fiction reconnue. Car puisque l’esprit a autorité sur toutes ses idées, il pourrait annexer volontairement cette idée particulière à n’importe quelle fiction et, par suite, il serait capable de croire tout ce qui lui plaît, contrairement à ce que nous trouvons dans l’expérience quotidienne. Nous pouvons, quand nous concevons, joindre une tête humaine à un corps de cheval ; mais il n’est pas en notre pouvoir de croire qu’un tel animal ait jamais existé.

La croyance, c’est quelque chose de senti par l’esprit qui distingue les idées du jugement des fictions de l’imagination. Cela leur donne plus de poids et d’influence ; les fait paraître de plus grande importance ; les renforce dans l’esprit et en fait le principe directeur de nos actions. (…) Ces idées s’emparent plus fermement de mon esprit que les idées d’un manoir enchanté.

David HUME, Enquête sur l’entendement humain (1748), V, 2, pp.110-113

Diderot : Le comédien doit-il croire à son illusion ?

Le Premier : [Quelles] sont les qualités premières d’un grand comédien ? Moi, je lui veux beaucoup de jugement ; il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille ; j’en exige, par conséquent de la pénétration et nulle sensibilité, l’art de tout imiter ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à jouer toute sorte de caractères et de rôles.

Le Second : Nulle sensibilité !

Le Premier : Nulle. (…) Si le comédien était sensible, de bonne foi lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès ? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marbre à la troisième. (…)
Tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment que vous vous y trompez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt ni plus tard. Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d’avance, grimace pathétique, singerie sublime dont l’acteur garde le souvenir longtemps après l’avoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il l’exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps.
Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. L’acteur est las, et vous triste ; c’est qu’il s’est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S’il en était autrement, la condition de comédien serait la plus malheureuse des conditions ; mais il n’est pas le personnage, il le joue et le joue si bien que vous le prenez pour tel : l’illusion n’est que pour vous ; il sait bien, lui, qu’il ne l’est pas.

DIDEROT, Paradoxe sur le comédien (1773)

Saint-Albine : Le comédien doit-il croire à son illusion ?

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Gena ROWLANDS dans Opening Night (1978) de John CASSAVETES

Les acteurs tragiques veulent-ils nous faire illusion ? Ils doivent se la faire à eux-mêmes. Il faut qu’ils s’imaginent être, qu’ils soient effectivement ce qu’ils représentent, et qu’un heureux délire leur persuade que ce sont eux qui sont trahis, persécutés. Il faut que cette erreur passe de leur esprit à leur cœur, et qu’en plusieurs occasions un malheur feint leur arrache des larmes véritables.

Rémond de Saint-Albine, Le Comédien (1747), II, I, 3

Radford : Comment pouvons-nous être émus par une fiction ?

Supposons que nous lisions un récit des terribles souffrances éprouvées par un groupe de personnes. Si nous avons un peu d’humanité, nous serons vraisemblablement émus par notre lecture. Le récit va probablement éveiller ou réveiller des sentiments de colère, d’horreur, de consternation ou de violence et, si nous avons des âmes sensibles, nous pouvons fort bien être émus jusqu’aux larmes. Nous pouvons même éprouver de la peine.
Supposons maintenant que nous découvrions que ce récit est faux. S’il a été la cause de notre peine, nous ne pouvons pas continuer à l’éprouver. Alors même que le récit a fait son effet, si l’on nous dit qu’il est faux, et que nous en venons à le penser faux, pleurer devient impossible, à moins qu’il ne s’agisse de larmes de rage. Si nous n’apprenons qu’après coup la fausseté du récit, nous nous sentirons bernés, dupés, d’avoir été ainsi émus jusqu’aux larmes. (…)

Disons qu’un de nos amis, un acteur, nous invite à le voir simuler la douleur extrême, l’agonie. Il se tord de douleur et gémit. Si nous savons que ce n’est qu’un jeu, pouvons-nous être émus jusqu’aux larmes ? Sûrement pas. Nous pouvons certes être embarrassés, (…) mais tant que nous sommes convaincus que ce n’est qu’un jeu, qu’il ne souffre pas réellement, ses souffrances ne peuvent pas nous émouvoir ; il semble invraisemblable et même inintelligible que nous puissions être émus jusqu’aux larmes par sa représentation de l’agonie. La seule chose que nous semblons pouvoir faire est peut-être d’applaudir cette mise en scène si elle est réaliste ou convaincante et, à défaut, la critiquer.

RADFORD, “Comment pouvons-nous être émus par le destin d’Anna Karénine ?” (1975)