Pop philosophie : Death Note, par Flora, Coline & Cassandra (TL 2017)

En mars 2017, les élèves de TL ont choisi de travailler sur un objet de culture populaire afin d’en dégager une question philosophique et un argumentaire.

Avertissement : Ces propositions de pop philosophie ne prétendent à aucune exhaustivité ni à aucune perfection, ce sont au sens propre des essais imparfaits, souvent inachevés, mais qui proposent quelques pistes de réflexion à partir de la culture populaire.

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Flora, Coline & Cassandra proposent une analyse philosophique du manga Death Note (2003-2006), à partir de la question :

La justice est-elle compatible avec la morale ?

Arendt : La désobéissance civile porte-t-elle atteinte à la loi ?

Citation

Il existe une différence essentielle entre le criminel qui prend soin de dissimuler à tous les regards ses actes répréhensibles et celui qui fait acte de désobéissance civile en défiant les autorités et s’institue lui-même porteur d’un autre droit. Cette distinction nécessaire entre une violation ouverte et publique de la loi et une violation clandestine a un tel caractère d’évidence que le refus d’en tenir compte ne saurait provenir que d’un préjugé allié à de la mauvaise volonté. Reconnue désormais par tous les auteurs sérieux qui abordent ce sujet, cette distinction est naturellement invoquée comme un argument primordial par tous ceux qui s’efforcent de faire reconnaître que la désobéissance civile n’est pas incompatible avec les lois et les institutions publiques (…). Le délinquant de droit commun par contre, même s’il appartient à une organisation criminelle, agit uniquement dans son propre intérêt ; il refuse de s’incliner devant la volonté du groupe, et ne cédera qu’à la violence des services chargés d’imposer le respect de la loi. Celui qui fait acte de désobéissance civile, tout en étant généralement en désaccord avec une majorité, agit au nom et en faveur d’un groupe particulier. Il lance un défi aux lois et à l’autorité établie à partir d’un désaccord fondamental, et non parce qu’il entend personnellement bénéficier d’un passe-droit. 

Hannah ARENDT, Du Mensonge à la violence (1972)

Questions :

  1. Dégager l’idée principale du texte et montrer comment elle est établie.
  2. Expliquer : a) « celui qui fait acte de désobéissance civile en défiant les autorités et s’institue lui-même porteur d’un autre droit. » ; b) « [il y a une] distinction nécessaire entre une violation publique et  ouverte de la loi et une violation clandestine » ; c) « Le délinquant de droit commun, (…) agit uniquement dans son propre intérêt ».
  3. Désobéir aux lois peut-il être juste?

Sujet tombé au Baccalauréat à Pondichery, 2017

Kant : Est-il moral de réclamer vengeance ?

Tout acte qui porte atteinte au droit d’un homme mérite un châtiment à la faveur duquel le crime est vengé dans la personne de celui qui l’a accompli. Or le châtiment n’est pas un acte relevant de l’autorité privée de l’offensé, mais c’est un acte d’une cour de justice distincte de lui ; et si nous considérons les hommes dans un état juridique, mais qui soit établi selon les seules lois de la raison, personne n’a le droit d’infliger des châtiments, ni de venger une offense subie par des hommes, si ce n’est celui qui est aussi le suprême législateur moral, et seul lui (c’est-à-dire Dieu) peut dire : “La vengeance m’appartient ; c’est moi qui ferait payer.”
C’est donc un devoir de vertu, non seulement même de ne pas faire de la haine, par simple vengeance, une réponse à l’hostilité des autres, mais encore de ne pas faire appel pour se venger au juge du monde – en partie parce que l’homme a accumulé sur lui assez de fautes dont il est responsable pour avoir lui-même fortement besoin d’être pardonné, en partie et avant tout parce qu’aucun châtiment, émanant de qui que ce soit, ne doit être infligé par haine. Raison pour laquelle le pardon est un devoir de l’homme.
KANT, Métaphysique des moeurs. Doctrine de la vertu (1797), I, II, §36, pp.330-331

Thoreau : Devons-nous obéir aux lois injustes ?

Il existe des lois injustes : devons-nous simplement nous contenter de leur obéir, devons-nous nous efforcer de les amender (1) tout en continuant à leur obéir jusqu’à l’accomplissement de nos projets, ou bien encore devons-nous immédiatement les transgresser ? En règle générale, les hommes qui vivent sous un tel gouvernement estiment qu’il convient d’attendre jusqu’à ce qu’ils aient réussi à persuader la majorité de modifier les lois. Ils pensent que s’ils faisaient acte de résistance, le remède pourrait être pire que le mal. […]

Tant qu’elle se conforme à la majorité, la minorité est impuissante et n’est même plus elle-même. En revanche, elle est irrésistible quand elle met toute sa force à faire de l’obstruction (2). S’il doit choisir entre emprisonner tous les hommes de bien ou mettre un terme à la guerre et à l’esclavage, l’Etat n’hésitera pas longtemps devant une telle alternative. Si mille citoyens décidaient de ne pas payer leurs impôts cette année, ils ne commettraient pas là une action aussi violente et sanglante que celle dont ils se rendent coupables en versant leur contribution pour permettre à l’État de faire acte de violence et de répandre le sang innocent. Telle est, en fait, la définition d’une révolution pacifique. […]

Si le collecteur d’impôts ou tout autre fonctionnaire vient me demander : « Mais que dois-je donc faire ? », je lui répondrai : « Si vous souhaitez réellement faire quelque chose, alors démissionnez. » Lorsque le sujet a refusé son allégeance et que les fonctionnaires ont démissionné, la révolution est accomplie.

Henry David Thoreau, Résistance au gouvernement civil (1849)

(1) amender : modifier en vue d’améliorer

(2) obstruction : manœuvre destinée à empêcher ou à retarder