Hegel : l’art nous détourne-t-il de la réalité ?

N’est vraiment réel, en effet, que ce qui existe en soi et pour soi, ce qui forme la
substance de la nature et de l’esprit, ce qui, tout en existant dans le temps et l’espace,
n’en continue pas moins d’exister en soi et pour soi d’une existence vraie et réelle. C’est l’art qui nous ouvre des aperçus sur les manifestations de ces puissances universelles, qui nous les rend apparentes et sensibles. L’essentialité se manifeste également dans les mondes extérieur et intérieur, tels que nous les révèle notre expérience de tous les jours, mais elle le fait sous une forme chaotique de hasards et d’accidents, elle apparaît déformée par l’immédiateté de l’élément sensible, par l’arbitraire des situations, des événements, des caractères, etc. L’art creuse un abîme entre l’apparence et illusion de ce monde mauvais et périssable, d’une part, et le contenu vrai des événements, de l’autre, pour revêtir ces événements et phénomènes d’une réalité plus haute, née de l’esprit. C’est ainsi, encore une fois, que loin d’être, par rapport à la réalité courante, de simples apparences et illusions, les manifestations de l’art possèdent une réalité plus haute et une existence plus vraie.

Il est vrai que, comparé à la pensée, l’art peut bien être considéré comme ayant
une existence faite d’apparences, en tout cas comme étant, par sa forme, inférieur à
celle de la pensée. Mais il présente sur la réalité extérieure la même supériorité que la
pensée : ce que nous recherchons dans l’art, comme dans la pensée, c’est la vérité.
Dans son apparence même, l’art nous fait entrevoir quelque chose qui dépasse
l’apparence : la pensée ; alors que le monde sensible et direct, loin d’être la révélation
implicite d’une pensée, dissimule la pensée sous un amas d’impuretés, pour se mettre
lui-même en relief, pour faire croire que lui seul représente le réel et le vrai.
Il s’ingénie à rendre inaccessible le dedans en l’enfouissant sous le dehors,
c’est-à-dire sous la forme. L’art, au contraire, dans toutes ses représentations,
nous met en présence d’un principe supérieur.

HEGEL, Cours d’esthétique (1829), introduction I, I, 3

Questions de compréhension :

  • Qu’est-ce qui s’oppose à la réalité que nous percevons, selon Hegel ?
  • Quelle réalité est supérieure à l’autre ? Expliquez.
  • Selon Hegel, l’art nous détourne-t-il de la réalité ?

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