Rawls : Une société juste doit-elle garantir l’égalité pour tous ?

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Dans la théorie de la justice comme équité, la position originelle d’égalité correspond à l’état de nature dans la théorie traditionnelle du contrat social. Cette position originelle n’est pas conçue, bien sûr, comme étant une situation historique réelle, encore moins une forme primitive de la culture. Il faut la comprendre comme étant une situation purement hypothétique, définie de manière à conduire à une certaine conception de la justice. Parmi les traits essentiels de cette situation, il y a le fait que personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels, par exemple l’intelligence, la force, etc. J’irai même jusqu’à poser que les partenaires ignorent leurs propres conceptions du bien ou leurs tendances psychologiques particulières. Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance. Ceci garantit que personne n’est avantagé ou désavantagé dans le choix des principes par le hasard naturel ou par la contingence, des circonstances sociales. Comme tous ont une situation comparable et qu’aucun ne peut formuler des principes favorisant sa condition particulière, les principes de la justice sont le résultat d’un accord ou d’une négociation équitables. (…)

Je soutiendrai que les personnes placées dans la situation initiale choisiraient deux principes assez différents. Le premier exige l’égalité d’attribution des droits et des devoirs de base. Le second, lui, pose que les inégalités socio-économiques, prenons par exemple des inégalités de richesse et d’autorité, sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour chacun, et, en particulier, pour les membres les plus désavantagés de la société. Ces principes excluent la justification d’institutions par l’argument selon lequel les épreuves endurées par certains peuvent être contrebalancées par un plus grand bien, au total. Il peut être opportun, dans certains cas, que certains possèdent moins afin que d’autres prospèrent, mais ceci n’est pas juste. Par contre, il n’y a pas d’injustice dans le fait qu’un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la moyenne, à condition que soit améliorée la situation des moins favorisés. L’idée intuitive est la suivante : puisque le bien dépend d’un système de coopération sans lequel nul ne saurait avoir une existence satisfaisante, la répartition des avantages doit être telle qu’elle puisse entraîner la coopération volontaire de chaque participant, y compris des moins favorisés. Les deux principes que j’ai mentionnés plus haut constituent, semble-t-il, une base équitable sur laquelle les mieux lotis ou les plus chanceux dans leur position sociale – conditions qui ne sont ni l’une ni l’autre dues, nous l’avons déjà dit, au mérite – pourraient espérer obtenir la coopération volontaire des autres participants ; ceci dans le cas où le bien-être de tous est conditionné par l’application d’un système de coopération. C’est à ces principes que nous sommes conduits dès que nous décidons de rechercher une conception de la justice qui empêche d’utiliser les hasards des dons naturels et les contingences sociales comme des atouts dans la poursuite des avantages politiques et sociaux. (…)

Je présenterai maintenant les deux principes de la justice sur lesquels se ferait un accord dans la position originelle (…) : 

En premier lieu : chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres.

En second lieu : les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, (a) l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage, de chacun et (b) qu’elles soient attachées à des positions et des fonctions ouvertes à tous. (…)

Ainsi, nous distinguons entre les aspects du système social qui définissent et garantissent l’égalité des libertés de base pour chacun et les aspects qui spécifient et établissent des inégalités sociales et économiques. Or, il est essentiel d’observer que l’on peut établir une liste de ces libertés de base. Parmi elles, les plus importantes sont les libertés politiques (droit de vote et d’occuper un poste public), la liberté d’expression, de réunion, la liberté de pensée et de conscience ; la liberté de la personne qui comporte la protection à l’égard de l’oppression psychologique et de l’agression physique (intégrité de la personne) ; le droit de propriété personnelle et la protection à l’égard de l’arrestation et de l’emprisonnement arbitraires, tels qu’ils sont définis par le concept de l’autorité de la loi. Ces libertés doivent être égales pour tous d’après le premier principe.

Le second principe s’applique, dans la première approximation, à la répartition des revenus et des richesses et aux grandes lignes des organisations qui utilisent des différences d’autorité et de responsabilité. Si la répartition de la richesse et des revenus n’a pas besoin d’être égale, elle doit être à l’avantage de chacun et, en même temps, les positions d’autorité et de responsabilité doivent être accessibles à tous. (…)

Pour simplifier, posons que les principaux biens premiers à la disposition de la société sont les droits, les libertés et les possibilités offertes à l’individu, les revenus et la richesse. Tels sont les biens sociaux premiers. D’autres biens premiers, comme la santé et la vigueur, l’intelligence et l’imagination, sont des biens naturels ; bien que leur possession soit influencée par la structure de base, ils ne sont pas aussi directement sous son contrôle. Imaginons, alors, une organisation initiale hypothétique où tous les biens premiers sociaux soient répartis de manière égale : chacun a des droits et des devoirs semblables, et les revenus et la richesse sont partagés sans inégalités. Cette situation fournit un point de repère pour évaluer les améliorations. Si certaines inégalités de richesse et des différences d’autorité amélioraient la situation de chacun par rapport à cette situation hypothétique de départ, alors elles s’accorderaient avec la conception générale de la justice.

Or, il est possible, du moins théoriquement, qu’en abandonnant certaines de leurs libertés fondamentales les hommes reçoivent pour elles une compensation suffisante grâce aux avantages sociaux et économiques qui en résultent. La conception générale de la justice n’impose aucune restriction quant aux formes d’inégalités permises ; elle exige simplement que la position de chacun soit améliorée. Nous n’avons pas besoin d’imaginer quoi que ce soit d’aussi terrible que le consentement à une position d’esclave. Imaginons, plutôt, que les gens semblent désireux de se passer de certains droits politiques quand les bénéfices économiques en sont importants. C’est ce genre d’échange qu’excluent les deux principes ; disposés dans un ordre lexical, ils interdisent les échanges entre les libertés de base et les gains socio-économiques.

John RAWLS, Théorie de la justice (1971), pp.38, 41, 91-93

Questions de compréhension :

  • Pourquoi les principes d’une société juste ne peuvent-ils être choisis que derrière un voile d’ignorance, selon Rawls ?
  • Proposez un exemple qui illustre une répartition juste des biens sociaux premiers, selon les critères de Rawls.
  • Selon Rawls, une société juste peut-elle admettre certaines inégalités ?

Présentation de la thèse du voile d’ignorance en vidéo :

Présentation de la théorie de Rawls en vidéo

Présentation de la théorie de Rawls :

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