Locke : Être la même personne, est-ce rester la même chose ?

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§3. Si deux atomes ou plus sont unis ensemble dans une même masse, chacun de ces atomes sera le même, et tandis qu’ils existeront unis les uns aux autres, la masse qu’ils constituent, formée des mêmes atomes, sera nécessairement la même masse, ou le même corps, alors même que le mélange des parties ne cessera de changer de forme. En revanche, si l’un des atomes est ôté, ou si un nouveau est ajouté, ce ne sera plus la même masse, ou le même corps.
Quant aux créatures vivantes, leur identité ne dépend pas de la masse de particules identiques, mais de quelque chose d’autre. Dans leur cas en effet, la variation de grandes quantités de matière ne modifie pas l’identité : un chêne qui d’une petite plante devient un grand arbre, puis qu’on taille, est toujours le même chêne. Et un poulain qui devient un cheval, qui tantôt engraisse et tantôt maigrit, n’en demeure pas moins le même cheval.

§4. On doit donc étudier où est la différence entre un chêne et une masse de matière. Elle est à mon avis en ceci : une masse de matière n’est qu’une cohésion de particules de matière unies n’importe comment ; un chêne par contre est une disposition des particules qui constituent les parties d’un chêne ; et l’organisation de ces parties est propre à recevoir et à distribuer la nourriture qui lui permet de se maintenir, et de former le bois, l’écorce, les feuilles d’un chêne, etc., ce qui constitue la vie d’un chêne.

§6. Ceci montre également en quoi consiste l’identité d’un même homme ; c’est tout simplement la participation ininterrompue à la même vie, entretenue par un flux de particules de matière qui se succèdent, dans une unité vivante avec le même corps organisé.

§9. La personne est, je pense, un être vivant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en différents temps et lieux. Il est impossible à quiconque de percevoir sans percevoir aussi qu’il perçoit. Quand nous voyons, entendons, sentons par l’odorat ou le toucher, éprouvons, méditons ou voulons quelque chose, nous savons que nous le faisons. Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes.

§10. C’est la conscience qui fait l’identité personnelle. Mais un point semble faire difficulté : cette conscience est toujours interrompue par l’oubli, notre conscience est interrompue et nous perdons de vue notre moi passé ; en naissent des doutes : sommes-nous ou non la même chose pensante ?

§16. Il est manifeste que la simple conscience, aussi loin qu’elle s’étende – fût-ce aux siècles passés – réunit en une même personne des existences et des actions temporellement les plus distantes, aussi bien que les existences et les actions du moment qui vient de passer. Tout ce qui donc a conscience d’actions présente et passée est la même personne, dépositaire de ces deux actions.

§19. Ceci peut nous faire voir en quoi consiste l’identité personnelle : dans l’identité de conscience. Et donc si Socrate et le maire actuel de Quinborough s’accordent dans cette identité, ils sont la même personne. Si le même Socrate, éveillé d’une part, endormi d’autre part, ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et socrate endormi ne sont pas la même personne ; punir Socrate éveillé pour ce que pense Socrate endormi (dont le Socrate éveillé n’a jamais été conscient) ne serait pas plus juste que de punir un jumeau pour les actes de son frère jumeau, sous prétexte que leur forme extérieure est si semblable qu’ils sont indiscernables.

§ 22. Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne ? Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul, alors qu’il n’en sera plus jamais conscient par la suite ?
Il est la même personne, comme un somnambule est la même personne et donc responsable de tout méfait qu’il commettrait pendant son sommeil : dans les deux cas, les lois humaines punissent selon une justice qui dépend de ce qu’elles peuvent connaître : ne pouvant dans des cas de ce genre distinguer avec certitude ce qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable l’ignorance due à l’ivresse ou au sommeil.

LOCKE, Essai sur l’entendement humain (1690), Livre II, chapitre 27, §3, 4, 6, 9,10,16,19,22

Questions :

  • Pourquoi la notion d’ “identité” change-t-elle selon qu’elle concerne un morceau de cire, un chêne ou Socrate ?
  • Selon Locke, suis-je la même personne à 7 ans, à 17 ans, à 67 ans ?
  • Selon Locke, l’homme saoul est-il la même personne que quand il est sobre ? Que doit considérer la justice dans ce cas ?

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