Feyerabend : La science est-elle supérieure aux autres connaissances ?

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L’idée que la science peut, et doit être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. Elle est utopique, car elle implique une conception trop simple des aptitudes de l’homme et des circonstances qui encouragent, ou causent, leur développement. Et elle est pernicieuse en ce que la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer de n’augmenter nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité. En outre, une telle idée est préjudiciable à la science, car elle néglige les conditions physiques et historiques complexes qui influencent en réalité le changement scientifique. (…) Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : « Tout est bon. » (…)

Ainsi, nous sommes maintenant obligés de soulever la question de l’excellence de la science. Un examen révèle que la science et le mythe se chevauchent de bien des manières, que les différences que nous croyons percevoir entre eux sont souvent          des faits localisés qui peuvent se transformer en ressemblances ailleurs, et que les divergences fondamentales résultent de différences de buts plutôt que de différences entre des méthodes qui tenteraient d’atteindre une seule et même fin “rationnelle”. (…)

En combinant cette observation avec le sentiment que la science n’a pas de méthode particulière, nous arrivons à la conclusion que séparer la science de la non-science est non seulement artificiel, mais aussi nuisible à l’avancement de la connaissance. Si nous voulons comprendre la nature, si nous voulons maîtriser notre environnement physique, nous devons nous servir de toutes les idées, de toutes les méthodes et non pas seulement d’une sélection de quelques-unes d’entre elles. Affirmer, à l’inverse, qu’il n’y a pas de connaissance en dehors de la science – extra scientiam nulla salus [”hors de la science, point de salut”] – n’est rien d’autre qu’un conte de fées fort commode. Les tribus primitives ont ainsi des classifications d’animaux et de plantes plus détaillées que la zoologie et la botanique scientifiques contemporaines ; elles connaissent des remèdes dont l’efficacité stupéfie les médecins (d’ailleurs l’industrie pharmaceutique flaire déjà là une nouvelle source de revenus); elles ont, pour influencer leurs prochains, des moyens que la science pendant longtemps a considérés comme inexistants (Vaudou) ; elles résolvent des problèmes difficiles en leur apportant des solutions qui ne sont pas encore parfaitement comprises de nous (constructions des pyramides, voyages polynésiens). De même, il existait une astronomie hautement développée et internationalement connue au vieil âge de pierre, cette astronomie était factuellement adéquate et en même temps émotionnellement satisfaisante, car elle résolvait à la fois des problèmes physiques et des problèmes sociaux (on ne peut pas en dire autant de l’astronomie moderne), et elle était vérifiée par des moyens très simples et ingénieux.

Paul FEYERABEND, Contre la méthode (1975), chapitre 18, pp.332-333 ; 346-34

Questions :

  • Certaines connaissances sont-elles meilleures que d’autres, selon Feyerabend ? Expliquez un exemple.
  • Selon Feyerabend, faut-il accorder une valeur aux connaissances non scientifiques ?
  • Quels sont les défauts de la science moderne selon Feyerabend ?

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