Charbonnier : Est-il juste de revendiquer la propriété de nos idées ?

On peut objecter d’emblée deux choses à cette manière de concevoir les droits de la création. Que signifie « avoir une idée » ? Qu’a-t-il fallu pour que l’idée jaillisse ? Être partisan de la notion de propriété intellectuelle invite à répondre : rien d’autre qu’un «moi » clairement identifiable à l’état civil, mon      « moi » qui pourra réclamer son dû, en monnaie sonnante et trébuchante, chaque fois qu’autrui jouira des idées produites par « moi » (lire mon livre et en partager un extrait avec d’autres – par exemple avec des élèves si l’on est enseignant ; écouter ma musique et danser dessus avec des amis ; reproduire une molécule que j’ai synthétisée le premier, etc.).

a) C’est temporellement absurde : un tel présentisme nie les conditions de mûrissement de la pensée. Par exemple, un jeune chercheur d’un laboratoire pharmaceutique, sortant de plus de vingt ans de système scolaire public, embauché depuis un an par tel groupe, vient d’avoir une idée… Peut-on dire sans rougir qu’elle est sa propriété – enfin celle de son employeur, par contrat ?

b) C’est socialement absurde : un tel égocentrisme nie le rôle fondamental d’autrui dans la circulation des croyances et la formation des idées. J’ai lu tant de livres de philosophie, j’ai discuté tant de fois des idées sur lesquelles je travaille : et voilà que j’ai une idée nouvelle. Est-ce la mienne ? Puis-je la faire fructifier en répétant partout que j’ai eu cette idée, que c’est là mon idée ?

Ce texte a une prétention rationnelle qu’il espère soumettre et partager avec ses lecteurs : démontrer que la notion de propriété intellectuelle est anti-éducative par essence puisqu’elle est un refus des partages qui renforcent mutuellement les individus. Ainsi, pour avoir trouvé telle molécule le premier, je détiens le pouvoir virtuel d’empêcher des milliers d’êtres humains de guérir par eux-mêmes : je n’admets pas que d’autres puissent comprendre, par l’exercice de leur raison, comment j’ai fait ; je leur retire ainsi la possibilité de conquérir la puissance de refaire par eux-mêmes ; ils sont donc empêchés de produire librement cette molécule qui est bonne pour eux.

Je voudrais procéder ici à une critique radicale de la notion de « propriété intellectuelle » selon la perspective éducative : jamais la notion n’apparaît aussi faible conceptuellement et aussi cynique politiquement qu’envisagée au regard des enjeux éducatifs du partage et de la libre distribution des puissances de la pensée humaine mise au service du plus grand nombre dans l’intérêt de la démocratie (que chacun se sente plus libre, plus joyeux et plus rationnel pour décider des orientations à prendre dans l’intérêt général).

Sébastien Charbonnier, “La « propriété intellectuelle » : une idée radine pour penseurs mort-nés” (2013), paru dans la revue en ligne skhole.fr

Questions de compréhension :

  • Selon Sébastien Charbonnier, la notion de “propriété intellectuelle” est-elle légitime ?
  • Reformulez les différents arguments utilisés.
  • La culture collective peut-elle admettre la propriété intellectuelle ? Justifiez.

2 réflexions au sujet de « Charbonnier : Est-il juste de revendiquer la propriété de nos idées ? »

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