Platon : Faut-il interdire la parole du poète ? (2)

Dans la République, Socrate explique les raisons pour lesquelles il est préférable de bannir le poète de la cité idéale.

Extrait n°2

Socrate cherche à imaginer la cité idéale, et il revient avec Glaucon sur les raisons pour lesquelles il est préférable d’en bannir les poètes.

SOCRATE : « J’ai bien à l’esprit, repris-je, les raisons nombreuses et de toutes sortes qui nous font dire que nous avons fondé notre cité le plus correctement possible, et je l’affirme surtout quand je réfléchis au sujet de la poésie. 

GLAUCON : De quoi s’agit-il ? demanda-t-il. 

SOCRATE : Du rejet absolu de cette partie de la poésie qui est imitative. (…) Par exemple, tu es d’accord, il existe de nombreux lits et de nombreuses tables. 

GLAUCON : Oui, forcément. 

SOCRATE : Mais les Idées* relatives à ces meubles, il n’y en a que deux, une Idée de lit et une Idée de table. 

GLAUCON : Oui. 

SOCRATE : Or, n’avons-nous pas aussi l’habitude de dire que chacun des artisans qui fabrique ces meubles réalise l’un les lits, l’autre les tables dont nous nous servons,  le regard tourné en direction de l’Idée, et ainsi pour tous les autres objets ? Carpour ce qu’il en est de l’Idée elle-même, sûrement aucun des artisans ne la fabrique, comment le pourrait-il, en effet ? 

GLAUCON : Il ne le pourrait aucunement. (…) 

SOCRATE : Au nombre de ces artisans, il faut compter aussi le peintre, n’est-ce pas ? 

GLAUCON : Oui, nécessairement. 

SOCRATE : Mais tu vas me dire, je pense, que ce qu’il produit n’est pas véritable, et pourtant le peintre d’une certaine manière produit lui aussi un lit, n’est-ce pas ? 

GLAUCON : Oui, il produit lui aussi un lit apparent. 

SOCRATE : Et le fabricant de lits, ne disais-tu pas tout à l’heure qu’il ne produit pas l’Idée – qui est, affirmons nous, ce qu’est un lit – mais un lit particulier ? 

GLAUCON : Je l’ai dit, en effet. (…)

SOCRATE : Eh bien, ces lits constitueront trois lits distincts. Le premier est celui qui existe par nature, celui que, selon ma pensée, nous dirions l’œuvre d’un dieu. De qui pourrait-il s’agir d’autre ? 

GLAUCON : Personne, je pense. 

SOCRATE : Le deuxième lit est celui que le menuisier a fabriqué. 

GLAUCON : Oui, dit-il. 

SOCRATE : Le troisième lit est celui que le peintre à fabrique, n’est-ce pas ? 

GLAUCON : Oui. 

SOCRATE : Ainsi donc, peintre, fabricant de lits, dieu, voilà les trois qui veillent aux trois espèces de lits. 

GLAUCON : Oui, ce sont ces trois-là. 

SOCRATE : Pour ce qui est du dieu (…), veux-tu dès lors que nous lui donnions le nom de créateur naturel de cet être, ou quelque autre nom du même genre ? 

GLAUCON : Ce serait juste, en effet, dit-il, puisqu’il a produit par nature cet être et tous les autres. 

SOCRATE : Et qu’en est-il du menuisier ? Ne l’appellerons-nous pas artisan du lit ? 

GLAUCON : Si. 

SOCRATE : Et le peintre, artisan et producteur de cet objet ? 

GLAUCON : En aucune manière. 

SOCRATE : Mais alors, que diras-tu de son rapport particulier au lit? 

GLAUCON : Ceci, dit-il, me semble, à mon sens en tout cas, l’appellation qui lui convient le mieux : il est l’imitateur de cet objet, dont eux sont les artisans. 

SOCRATE : Bien, dis-je. Tu appelles donc imitateur l’auteur d’un produit qui se tient au troisième rang par rapport à ce qui existe par nature ? 

GLAUCON : Oui, exactement, dit-il. 

SOCRATE : C’est donc ce que sera aussi l’auteur de tragédies, si vraiment il est imitateur : il sera naturellement troisième après le roi et la vérité, et tous les autres imitateurs pareillement ? 

GLAUCON : Cela risque d’être le cas. 

SOCRATE : Nous voici tombés d’accord sur l’imitateur. Mais réponds à la question suivante concernant le peintre : à ton avis, ce qu’il entreprend d’imiter, est-ce cet être unique qui existe pour chaque chose par nature, ou s’agit-il des ouvrages des artisans ? 

GLAUCON : Ce sont les ouvrages des artisans, dit-il. 

SOCRATE : Tels qu’ils existent ou tels qu’ils apparaissent ? Cette distinction doit aussi être faite. 

GLAUCON : Que veux-tu dire ? demanda-t-il. 

SOCRATE : Ceci : un lit, si tu le regardes sous un certain angle, ou si tu le regardes de face, ou de quelque autre façon, est-il différent en quoi que ce soit de ce qu’il est lui-même, ou bien paraît-il différent tout en ne l’étant aucunement ? N’est-ce pas le cas pour tout autre objet ? 

GLAUCON : C’est ce que tu viens de dire, dit-il, il semble différent, mais il ne l’est en rien. 

SOCRATE : À présent, considère le point suivant.Dans quel but l’art de la peinture a-t-il été créé pour chaque objet ? Est-ce en vue de représenter imitativement, pour chaque être, ce qu’il est, ou pour chaque apparence, de représenter comment elle apparaît ? La peinture est-elle une imitation de l’apparence ou de la vérité ? 

GLAUCON : De l’apparence, dit-il. 

SOCRATE : L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi, par exemple, que nous dirons que le peintre peut nous peindre un cordonnier, un menuisier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre, il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes leurs facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que ce dessin leur semblera le menuisier réel. 

GLAUCON : Oui, assurément. (…)

SOCRATE : Par conséquent, posons que tous les experts en poésie, à commencer par Homère, sont des imitateurs des simulacres de la vertu et de tous les autres simulacres qui inspirent leurs compositions poétiques, et qu’ils n’atteignent pas la vérité.

PLATON, République, X, 595a-588c

* Idée (eidos) : chez Platon, c’est l’essence d’une chose, qui la définit universellement et permet de la connaître.

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