Descartes : Peut-on corriger l’illusion amoureuse ?

Citation

Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche * ; au moyen de quoi, l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s’y faisait aussi pour émouvoir la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion, et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection * qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l’exemple que j’en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite, de la personne pour laquelle nous nous sentons émus.

DESCARTES, Lettre à Chanut du 6 juin 1647

* “qui était un peu louche” = qui louchait un peu.

Questions de compréhension :

  • Cette passion amoureuse vécue par Descartes était-elle rationnelle ? Pourquoi ?
  • Pourquoi peut-on appeler ce désir une “illusion” ?
  • Par quel moyen Descartes affirme-t-il s’être débarrassé de cette passion ?

Pop philosophie : Balada Triste, par Agathe (TL 2017)

En mars 2017, les élèves de TL ont choisi de travailler sur un objet de culture populaire afin d’en dégager une question philosophique et un argumentaire.

Avertissement : Ces propositions de pop philosophie ne prétendent à aucune exhaustivité ni à aucune perfection, ce sont au sens propre des essais imparfaits, souvent inachevés, mais qui proposent quelques pistes de réflexion à partir de la culture populaire.

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Agathe propose une analyse philosophique du film Balada Triste, réalisé par Alex de la Iglesia en 2010, à partir de la question :

Le désir peut-il être destructeur ?


Bande-annonce du film :

Pascal : Tout désir est-il un éternel divertissement ?

Divertissement. – Quand je m’y suis mis parfois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, quand nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde ; et cependant, qu’on s’en imagine [un] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité grandissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et [plus] malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court ; on n’en voudrait pas, s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité des rois, de [ce] qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse – qui nous en détourne – nous en garantit.

PASCAL, Pensées, fragment 139 (136)

Questions :

  • Pourquoi est-il si difficile de “demeurer en repos, dans une chambre” ?
  • Pourquoi un roi sans divertissement est-il plus malheureux que le moindre de ses sujets qui se divertit ?
  • Pourquoi le chasseur ne voudrait-il pas du lièvre s’il lui était offert ?

Platon : Faire ce qui me plaît, est-ce faire ce que je veux ?

Socrate :          Dis-moi, à ton avis, les hommes souhaitent-ils faire chaque action qu’ils font ? Ou bien, ce qu’ils veulent, n’est-ce pas plutôt le but qu’ils poursuivent en faisant telle ou telle chose ? Par exemple, quand on avale la potion prescrite par un médecin, à ton avis, désire-t-on juste ce qu’on fait, à savoir boire cette potion et en être tout indisposé ? ne veut-on pas plutôt recouvrer  la santé ? n’est-ce pas pour cela qu’on boit la potion ?

Polos :             Oui, ce qu’on veut, c’est la santé, évidemment.

Socrate :          L’armateur, par exemple (comme n’importe quel autre négociant ou homme d’affaires), a-t-il le désir d’accomplir chaque action qu’il fait ? Non, quel est l’homme, en effet, qui accepterait volontiers de traverser les mers, d’y connaître tous les dangers et tous les ennuis de ce métier ? Non, ce que les hommes veulent avoir, à mon sens, c’est le bien pour lequel ils sont allés en mer, c’est la richesse qu’ils veulent, et c’est pour gagner cette richesse qu’ils se sont mis à naviguer.

Polos :             Oui, tout à fait.

Socrate :          D’ailleurs, n’est-ce pas toujours comme cela ? Quand on fait quelque chose, ce qu’on veut, est-ce la chose qu’on fait ? N’est-ce pas plutôt le but qu’on poursuit en faisant cette chose ?

Polos :             Oui. (…)

Socrate :          C’est donc le bien que les hommes recherchent : s’ils marchent, c’est qu’ils font de la marche à pied dans l’idée qu’ils s’en trouveront mieux ; au contraire, s’ils se reposent, c’est qu’ils pensent que le repos est mieux pour eux : n’agissent-ils pas ainsi pour en retirer un bien ?

Polos :             Oui.

Socrate :          Or, quand on fait mourir un homme – si vraiment cet homme doit mourir –, quand on l’exile, quand on le dépouille de ces richesses, n’agit-on pas ainsi dans l’idée qu’il est mieux pour soi de faire cela que de ne pas le faire ?

Polos :             Oui, parfaitement.

Socrate :          Par conséquent, les hommes qui commettent pareilles actions agissent-ils toujours ainsi pour en retirer un bien ?

Polos :             Oui, je l’affirme. (…)

Socrate :          Personne ne veut donc massacrer, bannir, confisquer des richesses, pour le simple plaisir d’agir ainsi ; au contraire, si de tels actes sont bénéfiques, nous voulons les accomplir, s’ils sont nuisibles, nous ne le voulons pas. Car nous voulons les bonnes choses, mais nous ne voulons pas ce qui est neutre, et encore moins ce qui est mauvais, n’est-ce pas ? Si on fait mourir un homme, si on l’exile de sa cité, si on s’empare de ses richesses – quand on agit ainsi, c’est dans l’idée que pareilles actions sont avantageuses pour celui qui les commet, mais si, en fait, elles sont nuisibles, leur auteur, malgré tout, aura fait tout ce qui lui plaît. N’est-ce pas ?

Polos :             Oui.

Socrate :          Tout de même, fait-il vraiment ce qu’il veut, s’il s’avère que les actes qu’il a accomplis lui-même sont mauvais pour lui ?

Polos :             Eh bien non, il ne me paraît pas qu’il fasse ce qu’il veut.

Socrate :          Je disais donc la vérité quand j’affirmais qu’il est possible qu’un homme, qui fait ce qui lui plaît dans la cité, n’y ait en fait presque pas de pouvoir et n’y fasse pas non plus tout ce qu’il veut.

PLATON, Gorgias 467c-468e

Questions :

  • Que veut exactement le malade qui boit une potion amère ?
  • Selon Platon, le tyran fait-il “ce qui lui plaît” ou “ce qu’il veut” ?
  • Selon Platon, peut-on vouloir le mal pour le mal ?

Sartre : Que désire exactement un fumeur ?

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Il y a quelques années, je fus amené à décider de ne plus fumer. Le début fut rude, et, à la vérité, je ne me souciais pas tant du goût du tabac que j’allais perdre que du sens de l’acte de fumer. Toute une cristallisation s’était faite : je fumais au spectacle, le matin en travaillant, le soir après dîner, et il me semblait qu’en cessant de fumer j’allais ôter son intérêt au spectacle, sa saveur au repas du soir, sa fraîche vivacité au travail du matin. Quel que dût être l’événement inattendu qui frapperait mes yeux, il me semblait qu’il était fondamentalement appauvri dès lors que je ne pouvais plus l’accueillir, (…) et que, au milieu de cet appauvrissement universel, il valait un peu moins la peine de vivre. Or, fumer est une réaction appropriative destructrice. (…) La liaison du paysage vu en fumant à ce petit sacrifice crématoire était telle que celui-ci était comme le symbole de celui-là. A travers le tabac que je fumais, c’était le monde qui brûlait, qui se fumait, qui se résorbait en vapeur pour se résorber en moi. Je dus, pour maintenir ma décision, réaliser une sorte de décristallisation, c’est-à-dire que je réduisis, sans trop m’en rendre compte, le tabac à n’être plus rien que lui-même : une herbe qui grille.

SARTRE, L’être et le néant, IV, II, 2, pp. 642-643

  • En quoi la cigarette fait-elle l’objet d’une “cristallisation” ?
  • Analysez et reformulez cette thèse “fumer est une réaction appropriative destructrice”.
  • Comment faire pour arrêter de fumer selon Sartre ?

Sartre : Désirons-nous un objet pour le posséder ou pour le détruire ?

Posséder une bicyclette, c’est pouvoir d’abord la regarder, puis la toucher. Mais toucher se révèle de soi-même comme insuffisant ; ce qu’il faut, c’est pouvoir monter dessus pour faire une promenade. Mais cette promenade gratuite est elle-même insuffisante : il faudrait utiliser la bicyclette pour faire des courses. Et cela nous renvoie à des utilisations plus longues, plus complètes, à de longs voyages à travers la France. Finalement, il suffit de tendre un billet de banque pour que la bicyclette m’appartienne mais il faudra ma vie entière pour réaliser cette possession : la possession est une entreprise que la mort rend toujours inachevée. En soi, l’appropriation n’a rien de concret. Ce n’est pas une activité réelle (comme manger, boire, dormir, etc.) ; elle n’existe au contraire qu’à titre de symbole, c’est son  symbolisme qui lui donne sa signification, sa cohésion, son existence. On ne saurait donc trouver en elle une jouissance positive en dehors de sa valeur symbolique ; c’est précisément la reconnaissance de l’impossibilité qu’il y a à posséder un objet, qui entraîne pour le [sujet] une violente envie de le détruire.  Utiliser, c’est user. En usant de ma bicyclette, je l’use, c’est-à-dire que la création continuée appropriative se marque par une destruction partielle. Cette usure peut peiner, pour des raisons strictement utilitaires, mais, dans la plupart des cas, elle cause une joie secrète, presque une jouissance : c’est qu’elle vient de nous ; nous consommons.

SARTRE, L’être et le néant (1943), IV, II, 2, pp. 638-639

Questions :

  • Pourquoi ne puis-je jamais totalement posséder un objet ?
  • Pourquoi l’action de détruire partiellement l’objet cause-t-elle “une joie secrète” ?

Avons-nous les désirs plus gros que le ventre ?

L’un des sketches du film Monty Python : Le sens de la vie (1983) montre ce qui se passe quand nos désirs nous poussent à outrepasser nos limites, ici celles du corps.

Questions :

  • En temps ordinaire, mes désirs ont-ils des limites ?
  • La connaissance de soi est-elle illimitée ?
  • Comment peut-on expliquer que mes désirs puissent parfois me dominer entièrement ?