Favret-Saada : Faut-il se laisser affecter pour mieux connaître ?

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[Jeanne Favret-Saada, ethnologue française, raconte comment elle a enquêté sur la sorcellerie paysanne dans le bocage mayennais.]

Quand je suis partie dans le Bocage, en 1969, il existait une abondante littérature ethnographique sur la sorcellerie (…). Les folkloristes européens n’avaient aucune connaissance directe de la sorcellerie rurale : suivant les prescriptions de Van Gennep*, ils pratiquaient des enquêtes régionales, rencontrant les élites locales – les moins bien placées pour en savoir quelque chose – ou leur adressant des questionnaires, interrogeant aussi quelques paysans pour savoir  si “l’on y croyait encore”. Les réponses reçues étaient aussi uniformes que les questions: “Ici, non, mais dans le village voisin, ce sont des arriérés…” Suivaient quelques anecdotes sceptiques ridiculisant les croyants. Pour aller vite, disons que les ethnologues français, dès lors qu’il s’agissait de sorcellerie, se dispensaient aussi bien d’observer que de participer (…)

Les paysans bocains refusèrent obstinément de jouer avec moi au Grand Partage, sachant bien où cela devait aboutir : j’aurais la bonne place (celle du savoir, de la science, de la vérité, du réel) et eux, la mauvaise. La Presse, la Télévision, l’Eglise, l’Ecole, la Médecine, toutes les instances nationales de contrôle idéologique les mettaient au ban de la nation dès qu’une affaire de sorcellerie tournait mal et donnait lieu à un fait divers. (…) Aussi, les Bocains, pour défendre l’accès à une institution qui leur rendait des services si éminents, dressaient-ils la solide barrière du mutisme, avec des justifications du genre : “La sorcellerie, ceux qui ne sont pas pris, ils ne peuvent pas en parler”, ou “on ne peut pas leur en parler”.

Ils ne m’en ont donc parlé que quand ils ont pensé que j’étais prise, c’est-à-dire quand des réactions échappant à mon contrôle leur ont montré que j’étais affectée par les effets réels – souvent dévastateurs – de telles paroles ou de tels actes rituels. (…)  En fait, ils exigeaient de moi que j’expérimente pour mon compte personnel – pas celui de la science – les effets réels de ce réseau particulier de communication humaine en quoi consiste la sorcellerie. Autrement dit, ils voulaient que j’accepte d’y entrer comme partenaire, et que j’y engage les enjeux de mon existence d’alors. Au début, je n’ai cessé d’osciller entre ces deux écueils : si je “participais”, le travail de terrain devenait une aventure personnelle, c’est-à-dire le contraire d’un travail ; mais si je tentais d’ “observer”, c’est-à-dire de me tenir à distance, je ne trouvais rien à “observer”? Dans le premier cas, mon projet de connaissance était menacé, dans le second, il était ruiné.

Bien que je n’aie pas su, quand j’étais sur le terrain, ce que je faisais ni pourquoi, je suis frappée par la netteté de mes choix idéologiques d’alors : tout s’est passé comme si j’avais entrepris de faire de la “participation” un instrument de connaissance. Dans les rencontres avec les ensorcelés et désorceleurs, je me laissais affecter, sans chercher à enquêter, ni même à comprendre et à retenir. Rentrée chez moi, je rédigeais une sorte de chronique de ces événements énigmatiques (il se produisait parfois des situations chargées d’une intensité telle qu’elle me rendait impossible cette prise de notes a posteriori). (…)

J’organisais mon journal de terrain pour qu’il serve plus tard à une opération de connaissance : mes notes étaient d’une précision maniaque pour que je puisse réhalluciner un jour les événements et alors, parce que je n’y serais plus “prise”,         mais seulement “reprise”, éventuellement les comprendre.

Jeanne FAVRET-SAADA, “Être affecté” (1990), in Désorceler pp.146-154

*Van Gennep : ethnologue français qui a étudié le folklore et les rites de passage.

Questions :

  • Pourquoi est-il difficile d’enquêter sur la sorcellerie paysanne “à distance” ?
  • Quand on accepte de participer à des rituels de sorcellerie, cela empêche-t-il de les comprendre ? Expliquez.

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