Diderot : Qui a le droit de posséder une oeuvre de l’esprit ?

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En effet, quel est le bien qui puisse appartenir à un homme, si un ouvrage d’esprit, le fruit unique de son éducation, de ses études, de ses veilles, de son temps, de ses recherches, de ses observations ; si les plus belles heures, les plus beaux moments de sa vie ; si ses propres pensées, les sentiments de son cœur, la portion de lui-même la plus précieuse, celle qui ne périt point, celle qui l’immortalise, ne lui appartient pas ? Quelle comparaison entre l’homme, la substance même de l’homme, son âme, et le champ, le pré, l’arbre ou la vigne que la nature offrait dans le commencement également à tous, et que le particulier ne s’est approprié que par la culture, le premier moyen légitime de possession ? Qui est plus en droit que l’auteur de disposer de sa chose par don ou par vente ?Est-ce qu’un ouvrage n’appartient pas à son auteur autant que sa maison ou son champ ? Est-ce qu’il n’en peut aliéner à jamais la propriété ? Est-ce qu’il serait permis, sous quelque cause ou prétexte que ce fût, de dépouiller celui qui a librement substitué à son droit ? Est-ce que ce substitué* ne mérite pas pour ce bien toute la protection que le gouvernement accorde aux propriétaires contre les autres sortes d’usurpateurs ? Si un particulier imprudent ou malheureux a acquis à ses risques et fortunes un terrain empesté, ou qui le devienne, sans doute il est du bon ordre de défendre à l’acquéreur de l’habiter ; mais sain ou empesté, la propriété lui en reste, et ce serait un acte de tyrannie et d’injustice qui ébranlerait toutes les conventions des citoyens que d’en transférer l’usage et la propriété à un autre. (…) Continuer la lecture

Descartes : Peut-on posséder les connaissances d’autrui ?

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Considérez en premier lieu quelles sont les choses qu’une personne peut apprendre à une autre. Et vous trouverez que ce sont les langues, l’histoire, les expériences, et les démonstrations claires et certaines qui convainquent l’esprit, telles que sont celles des géomètres. Mais pour les opinions et les maximes des philosophes, aussitôt qu’on les dit, on ne les enseigne pas pour cela. Platon dit une chose, Aristote en dit une autre, Epicure une autre, Télésio, Campanella, Bruno, Basson, Vanini, et tous les novateurs, disent chacun diverses choses. Qui de tous ces gens-là enseigne à votre avis, je ne dis pas moi, mais qui que ce soit qui aime la Sagesse ? Sans doute que c’est celui qui peut le premier persuader quelqu’un par ses raisons, ou du moins par son autorité. Que si quelqu’un, sans y être porté par le poids d’aucune autorité ni d’aucune raison qu’il ait apprise des autres, vient à croire quelque chose ; encore qu’il l’ait ouï dire à plusieurs, il ne faudra pas croire pour cela qu’ils la lui aient enseignée. (…) Continuer la lecture

Fichte : A qui appartiennent les idées d’un livre ?

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Donc ce qui est assurément mis en vente en premier lieu lors de la publication d’un livre, c’est le papier imprimé, pour tout un chacun qui a de l’argent pour le payer, ou un ami à qui l’emprunter ; puis il y a le contenu du livre, pour tout un chacun qui a assez de tête et de courage pour s’en rendre maître. La première chose cesse immédiatement avec la vente d’être une propriété de l’auteur, et devient exclusivement celle de l’acheteur, car elle ne peut avoir plusieurs maîtres; mais la seconde, dont la propriété, en vertu de sa nature spirituelle, peut être commune à beaucoup, d’une telle façon que pourtant chacun la possède tout entière, cesse assurément avec la publication d’un livre d’être la propriété exclusive du premier maître, mais reste sa propriété commune avec beaucoup. Mais ce qu’absolument jamais personne ne peut s’approprier, car cela demeure physiquement impossible, c’est la forme de ces pensées, l’enchaînement des idées et les signes dans lesquels celles-ci sont exposées. Continuer la lecture

Rousseau : Le maître doit-il transmettre ce qu’il sait ?

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Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même; qu’il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres. Continuer la lecture

Platon : Peut-on apprendre de nouvelles connaissances ?

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[Dans ce dialogue, Socrate et Ménon cherchent à définir la vertu.]

Ménon : Et de quelle façon chercheras-tu, Socrate, cette réalité dont tu ne sais absolument pas ce qu’elle est ? Laquelle des choses qu’en effet tu ignores, prendras-tu comme objet de ta recherche ? Et si même, au mieux, tu tombais dessus, comment saurais-tu qu’il s’agit de cette chose que tu ne connaissais pas ? Continuer la lecture

Locke : Nos idées ont-elles une origine innée ?

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Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase (tabula rasa), vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu’elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, de l’expérience : c’est là le fondement de toutes nos connaissances, et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. Continuer la lecture