Alain : Faut-il se tromper pour atteindre la vérité ?

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Quiconque pense commence toujours par se tromper. L’esprit juste se trompe d’abord tout autant qu’un autre ; son travail propre est de revenir, de ne point s’obstiner, de corriger selon l’objet la première esquisse. Mais il faut une première esquisse ; il faut un contour fermé. L’abstrait est défini par là. Toutes nos erreurs sont des jugements téméraires, et toutes nos vérités, sans exception, sont des erreurs redressées. On comprend que le liseur ne regarde pas à une lettre, et que, par un fort préjugé il croit toujours l’avoir lue, même quand il n’a pas pu la lire, et si elle manque, il n’a pas pu la lire. Descartes disait bien que c’est notre amour de la vérité qui nous trompe principalement, par cette précipitation, par cet élan, par ce mépris des détails, qui est la grandeur même. Cette vue est elle-même généreuse ; elle va à pardonner l’erreur ; et il est vrai qu’à considérer les choses humainement, toute erreur est belle. Selon mon opinion, un sot n’est point tant un homme qui se trompe qu’un homme qui répète des vérités, sans s’être trompé d’abord comme ont fait ceux qui les ont trouvées.

ALAIN, Vigiles de l’esprit, 6 août 1921

Questions de compréhension :

  • Dans quel cas l’erreur peut-elle devenir problématique ? Expliquez.
  • Expliquez pourquoi “toutes nos vérités (…) sont des erreurs redressées”. Où est le paradoxe ?
  • Selon Alain, l’erreur doit-elle être considérée comme une faute impardonnable ? Justifiez.

Alain : Avons-nous des raisons d’avoir des préjugés ?

Citation

Préjugé. Ce qui est jugé d’avance, c’est-à-dire avant qu’on se soit instruit. Le préjugé fait qu’on s’instruit mal. Le préjugé peut venir des passions ; la haine aime à préjuger mal ; il peut venir de l’orgueil, qui conseille de ne point changer d’avis ; ou bien de la coutume qui ramène toujours aux anciennes formules ; ou bien de la paresse, qui n’aime point chercher ni examiner. Mais le principal appui du préjugé est l’idée juste d’après laquelle il n’est point de vérité qui subsiste sans serment à soi ; d’où l’on vient à considérer toute opinion nouvelle comme une manoeuvre contre l’esprit. Le préjugé ainsi appuyé sur de nobles passions, c’est le fanatisme.

ALAIN, Définitions in Les Arts et les Dieux (1953), p. 1081

Questions de compréhension :

  • Alain propose d’abord 4 origines possibles du préjugé : quel est leur point commun ? Sommes-nous prêts à nous en passer ? Pourquoi ?
  • Quelle est cette “idée juste” sur laquelle repose aussi le préjugé ? Reformulez cette idée : en quoi peut-on la qualifier de “juste” ?
  • Comment une “noble passion” peut-elle se transformer en “fanatisme” ? Expliquez le raisonnement.

Les préjugés